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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/412

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— Bon, me dis-je, j’arrive à temps.

Le faubourg avait un aspect extraordinaire. L’entrée était gardée, mais non barrée, par deux compagnies d’infanterie. Deux autres compagnies étaient échelonnées plus loin de distance en distance, occupant la rue et laissant le passage libre. Les boutiques, ouvertes à l’entrée du faubourg, n’étaient plus qu’entre-bâillées cent pas plus loin. Les habitants, parmi lesquels je remarquai beaucoup d’ouvriers en blouse, s’entretenaient sur le seuil des portes et regardaient. Je remarquai à chaque pas les affiches du coup d’État, intactes.

Au delà de la fontaine qui fait l’angle de la rue de Charonne, les boutiques étaient fermées. Deux cordons de soldats se prolongeaient des deux côtés de la rue du faubourg sur la lisière des trottoirs ; les soldats étaient espacés de cinq pas en cinq pas, le fusil haut, la poitrine effacée, la main droite sur la détente, prêts à mettre en joue, gardant le silence, dans l’attitude du guet. A partir de là, à l’embouchure de chacune des petites rues qui viennent aboutir à la grande rue du faubourg, une pièce de canon était braquée. Quelquefois c’était un obusier. Pour se faire une idée précise de ce qu’était cette disposition militaire, on n’a qu’à se figurer, se prolongeant des deux côtés du faubourg Saint-Antoine, deux chapelets dont les soldats seraient les grains et les canons les nœuds.

Cependant mon cocher devenait inquiet. Il se retourna vers moi et me dit : – Monsieur, ça m’a tout l’air que nous allons rencontrer des barricades par là. Faut-il retourner ?

— Allez toujours, lui dis-je.

Il continua d’avancer.

Brusquement ce fut impossible. Une compagnie d’infanterie, rangée sur trois lignes, occupait toute la rue d’un trottoir à l’autre. Il y avait à droite une petite rue. Je dis au cocher :

— Prenez par là.

Il prit à droite, puis à gauche. Nous pénétrâmes dans un labyrinthe de carrefours.

Tout à coup j’entendis une détonation.

Le cocher m’interrogea.

— Monsieur, de quel côté faut-il aller ?

— Du côté où vous entendez des coups de fusil.

Nous étions dans une rue étroite ; je voyais à ma gauche au-dessus d’une porte cette inscription : GRAND LAVOIR, et à ma droite une place carrée avec un bâtiment central qui avait l’aspect d’un marché. La place et la rue étaient désertes ; je demandai au cocher :

— Dans quelle rue sommes-nous ?