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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/404

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m’avait passé son crayon pour prendre note de quelques noms. J’avais encore ce crayon sur moi. J’en profitai pour écrire à ma femme un billet que Madame de la R. se chargea de porter elle-même à Madame Victor Hugo le lendemain. Tout en vidant mes poches, j’y trouvai une loge pour les Italiens que j’offris à Madame de la R.

Je regardais ce berceau, ces deux beaux jeunes gens heureux, et moi avec mes cheveux et mes habits en désordre, mes souliers couverts de boue, une pensée sombre dans l’esprit, et je me faisais un peu l’effet du hibou dans le nid des rossignols.

Quelques instants après M. et Madame de la R. avaient disparu dans leur chambre, la portière entr’ouverte s’était refermée, je m’étais étendu tout habillé sur le canapé, et ce doux nid, troublé par moi, était rentré dans son gracieux silence.

On peut dormir la veille d’une bataille entre armées, la veille d’une bataille entre citoyens on ne dort pas. Je comptai toutes les heures qui sonnaient à une église peu éloignée ; toute la nuit passèrent dans la rue, qui était sous les fenêtres du salon où j’étais couché, des voitures qui s’enfuyaient de Paris ; elles se succédaient rapides et pressées ; on eût dit la sortie d’un bal. Ne pouvant dormir, je m’étais levé. J’avais un peu écarté les rideaux de mousseline d’une fenêtre, et je cherchais à voir dehors ; l’obscurité était complète. Pas d’étoiles, les nuages passaient avec la violence diffuse d’une nuit d’hiver. Un vent sinistre soufflait. Ce vent des nuées ressemblait au vent des éléments.

Je regardais l’enfant endormi.

J’attendais le petit jour. Il vint. M. de la R. m’avait expliqué, sur ma demande, de quelle façon je pourrais sortir sans déranger personne. Je baisai au front l’enfant, et je sortis du salon. Je descendis en fermant les portes derrière moi le plus doucement que je pus pour ne pas réveiller Madame de la R. La grille s’ouvrit, et je me trouvai dans la rue. Elle était déserte, les boutiques étaient encore fermées, une laitière, son âne à côté d’elle, rangeait paisiblement ses pots sur le trottoir.

Je n’ai plus revu M. de la R. J’ai su depuis dans l’exil qu’il m’avait écrit, et que sa lettre avait été interceptée. Il a, je crois, quitté la France. Que cette page émue lui porte mon souvenir.

La rue Caumartin donne dans la rue Saint-Lazare. Je me dirigeai de ce côté-là. Il faisait tout à fait jour ; j’étais à chaque instant atteint et dépassé par des fiacres chargés de malles et de paquets, qui se hâtaient vers le chemin de fer du Havre. Les passants commençaient à se montrer. Quelques équipages du train remontaient la rue Saint-Lazare en même temps que moi. Vis-à-vis le n° 42, autrefois habité par Mlle Mars, je vis une affiche