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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/395

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— Citoyens représentants, s’écria Cournet, j’ai des vedettes dans l’impasse qui se replieront et viendront nous avertir si le bataillon s’y engage. La porte est étroite et sera barricadée en un clin d’œil. Nous sommes ici avec vous cinquante hommes armés et résolus, et nous serons deux cents au premier coup de fusil. Nous avons des munitions. Vous pouvez délibérer tranquilles.

Et en achevant il éleva le bras droit et l’on vit sortir de sa manche un large poignard qu’il y tenait caché, et il fit de l’autre main sonner dans ses poches les pommeaux d’une paire de pistolets. – Eh bien ! dis-je, continuons.

Trois des plus jeunes et des plus éloquents orateurs de la gauche, Bancel, Arnaud (de l’Ariège) et Victor Chauffour, opinèrent successivement. Tous trois étaient importunés de cette idée que, notre appel aux armes n’ayant pas pu encore être affiché, les divers épisodes du boulevard du Temple et du café Bonvalet n’ayant pas amené de résultats, aucun de nos actes, grâce à la pression de Bonaparte, n’ayant encore réussi à se produire, tandis que le fait de la mairie du Xe arrondissement commençait à se répandre dans Paris, il semblait que la droite eût fait acte de résistance avant la gauche. La généreuse émulation du salut public les aiguillonnait. C’était une joie pour eux de savoir qu’un bataillon prêt à attaquer était là, à quelques pas, et que peut-être dans peu de minutes leur sang allait couler.

Du reste les avis se multipliaient, et avec les avis les incertitudes. Quelques illusions se produisaient encore. Un ouvrier adossé tout près de moi à la cheminée venait de dire à demi-voix à un de ses camarades qu’il ne fallait pas compter sur le peuple et que si l’on se battait « on ferait une folie ».

Les incidents et les faits de la journée avaient modifié à quelques égards mon opinion sur la marche à suivre en ces graves conjonctures. Le silence de la foule au moment où Arnaud (de l’Ariège) et moi avions apostrophé les troupes, détruisait l’impression que m’avait laissée quelques heures auparavant l’enthousiasme du peuple au boulevard du Temple. Les hésitations d’Auguste m’avaient frappé, l’association des ébénistes semblait se dérober, la torpeur du faubourg Saint-Antoine était visible, l’inertie du faubourg Saint-Marceau ne l’était pas moins, je devais recevoir l’avis de l’ouvrier mécanicien avant onze heures, et il était plus de onze heures ; les espérances s’éteignaient successivement. Du reste raison de plus, selon moi, pour tonner et réveiller Paris par un spectacle extraordinaire, par un acte hardi de vie et de puissance collective de la part des représentants de la gauche, par l’audace d’un immense dévouement à la République expirante.

On verra plus tard quel concours de circonstances toutes fortuites a empêché