Ouvrir le menu principal

Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/363

Cette page n’a pas encore été corrigée


lits. Ils trouvèrent de longues salles, de vastes galetas à murs sordides et à plafonds bas, meublés de tables et de bancs de bois. C’étaient là « les appartements ». Ces galetas qui se suivaient donnaient tous sur le même corridor, boyau étroit qui occupait toute la longueur du corps de logis. Dans une de ces salles on voyait, jetés dans un coin, des tambours, une grosse caisse et des instruments de musique militaire. Les représentants se distribuèrent dans ces salles pêle-mêle. M. de Tocqueville, malade, jeta son manteau sur le carreau dans l’embrasure d’une fenêtre et s’y coucha. Il resta ainsi étendu à terre plusieurs heures.

Ces salles étaient chauffées, fort mal, par des poêles en fonte en forme de ruche. Un représentant, voulant y tisonner, en renversa un et faillit mettre le feu au plancher.

La dernière de ces salles avait vue sur le quai. Antony Thouret en ouvrit une fenêtre et s’y accouda. Quelques représentants y vinrent. Les soldats qui bivouaquaient en bas sur le trottoir les aperçurent et se mirent à crier : – Ah ! les voilà, ces gueux de vingt-cinq francs qui ont voulu rogner notre solde ! – La police avait en effet la veille semé cette calomnie dans les casernes qu’une proposition avait été déposée sur la tribune pour diminuer la solde des troupes ; on avait été jusqu’à nommer l’auteur de la proposition. Antony Thouret essaya de détromper les soldats. Un officier lui cria : – C’est un des vôtres qui a fait la proposition, c’est Lamennais.

Vers une heure et demie on introduisit dans les salles MM. Valette, Bixio et Victor Lefranc qui venaient rejoindre leurs collègues et se constituer prisonniers.

La nuit arrivait. On avait faim. Beaucoup n’avaient pas mangé depuis le matin. M. Hovyn de Tranchère, homme de bonne grâce et de dévouement, qui s’était fait portier à la mairie, se fit fourrier à la caserne. Il recueillit cinq francs par représentant, et l’on envoya commander un dîner pour deux cent vingt au café d’Orsay qui fait le coin du quai et de la rue du Bac. On dîna mal et gaîment. Du mouton de gargotte, du mauvais vin et du fromage. Le pain manquait. On mangea comme on put, l’un debout, l’autre sur une chaise, l’un à une table, l’autre à cheval sur un banc, son assiette devant soi, comme à un souper de bal, disait en riant un élégant de la droite, Thuriot de la Rosière, fils du régicide Thuriot. M. de Rémusat se prenait la tête dans les mains. Emile Péan lui disait : – Nous en reviendrons. Et Gustave de Beaumont s’écriait, s’adressant aux républicains : – Et vos amis de la gauche ! sauveront-ils l’honneur ? Y aura-t-il une insurrection au moins ? – On se passait les couverts et les assiettes, avec force attentions de la droite pour la gauche. – C’est le cas de faire une fusion, disait un jeune légitimiste. Troupiers et cantiniers servaient. Deux ou trois chandelles