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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/314

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même pas les affiches. Presque tous les représentants présents, et les plus intrépides, partagèrent l’avis de Michel : attendre et voir venir. La nuit prochaine, disait-on, le bouillonnement commencera, et l’on concluait comme Michel (de Bourges) : il faut donner au peuple le temps de comprendre. Commencer trop tôt, ce serait risquer d’être seuls. Ce n’est pas dans ce premier moment que nous entraînerions le peuple. Laissons l’indignation lui monter peu à peu au cœur. Prématurée, notre manifestation avorterait. C’était là le sentiment de tous. Moi-même, en les écoutant, je me sentais ébranlé. Ils avaient peut-être raison. Ce serait une faute de donner en vain le signal du combat. A quoi bon l’éclair que ne suit pas le coup de foudre ?

Elever la voix, pousser un cri, trouver un imprimeur, c’était là la première question. Mais y avait-il encore une presse libre ?

Le vieux et brave ancien chef de la sixième légion, le colonel Forestier, entra. Il nous prit à part, Michel (de Bourges) et moi.

— Ecoutez, nous dit-il, je viens à vous, j’ai été destitué, je ne commande plus ma légion, mais nommez-moi au nom de la gauche colonel de la sixième. Signez-moi un ordre, j’y vais sur-le-champ et je fais battre le rappel. Dans une heure la légion sera sur pied.

— Colonel, lui répondis-je, je ferai mieux que vous signer un ordre. Je vais vous accompagner.

Et je me tournai vers Charamaule qui avait une voiture en bas.

— Venez avec nous, lui dis-je.

Forestier était sûr de deux chefs de bataillon de la sixième. Nous convînmes de nous transporter chez eux sur-le-champ, et que Michel et les autres représentants iraient nous attendre chez Bonvalet, boulevard du Temple, près le café Turc. Là on aviserait. Nous partîmes.

Nous traversâmes Paris où se manifestait déjà un certain fourmillement menaçant. Les boulevards étaient couverts d’une foule inquiète. On allait et venait, les passants s’abordaient sans se connaître, grand signe d’anxiété publique, et des groupes parlaient à voix haute au coin des rues. On fermait les boutiques.

— Allons donc ! s’écria Charamaule.

Depuis le matin il errait dans la ville, et il avait observé avec tristesse l’apathie des masses.

Nous trouvâmes chez eux les deux chefs de bataillon sur lesquels comptait le colonel Forestier. C’étaient deux riches négociants en toiles qui nous reçurent avec quelque embarras. Les commis des magasins s’étaient groupés aux vitres et nous regardaient passer. C’était de la simple curiosité.