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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/296

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ne devait à aucun prix transpirer avant l’heure sous peine de voir tout avorter, eurent l’idée de le confier tout de suite à deux cents hommes « pour se rendre compte de l’effet », comme l’ex-colonel Béville l’a dit plus tard, un peu naïvement. Ils lurent les mystérieux documents tout frais imprimés aux gendarmes mobiles rangés dans la cour. Ces anciens gardes municipaux applaudirent. S’ils eussent hué, on se demande ce qu’auraient fait les deux essayeurs du coup d’État. Peut-être M. Bonaparte se fût-il réveillé de son rêve à Vincennes.

On mit en liberté le cocher, on attela le fiacre, et à quatre heures du matin l’officier d’ordonnance et le directeur de l’Imprimerie nationale, désormais deux criminels, arrivèrent à la préfecture de police avec les ballots de décrets. Là les flétrissures commencèrent pour eux, le préfet Maupas leur prit la main.

Des bandes d’afficheurs, embauchés pour cette occasion, partirent dans toutes les directions, emportant les décrets et les proclamations. C’était précisément l’heure où le palais de l’Assemblée nationale était investi. Il y a, rue de l’Université, une porte du palais qui est l’ancienne entrée du palais Bourbon et à laquelle aboutit l’avenue qui mène à l’hôtel du président de l’Assemblée ; cette porte, appelée porte de la présidence, était, selon l’usage, gardée par un factionnaire. Depuis un certain temps l’adjudant-major, mandé deux fois dans la nuit par le colonel Espinasse, se tenait immobile en silence près de cette sentinelle. Cinq minutes après avoir quitté les baraques des Invalides, le 42e de ligne, suivi à quelque distance du 6e qui avait pris par la rue de Bourgogne, débouchait rue de l’Université. Le régiment, dit un témoin oculaire, marcha comme on marche dans la chambre d’un malade. Il arriva à pas de loup devant la porte de la présidence. Cette embuscade venait surprendre la loi.

Le factionnaire, voyant venir la troupe, se mit en arrêt ; à l’instant où il allait crier qui vive, l’adjudant-major lui saisit le bras, et, en sa qualité d’officier chargé de lever les consignes, lui ordonna de livrer passage au 42e ; en même temps il commanda au portier ébahi d’ouvrir. La porte tourna sur ses gonds ; les soldats se répandirent dans l’avenue ; Persigny entra et dit : C’est fait.

L’Assemblée nationale était envahie.

Au bruit des pas, le commandant Meunier accourut. – Commandant, lui cria le colonel Espinasse, je viens relever votre bataillon. Le commandant pâlit ; il murmura à voix basse : je vois ce que c’est, et son œil resta un moment fixé à terre. Puis tout à coup il porta rapidement la main à ses épaules et arracha ses épaulettes ; il tira son épée, la cassa sur son genou, jeta les deux tronçons sur le pavé, et, tout tremblant de désespoir, il cria d’