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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/145

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Voici qui est élémentaire : là où il n’y a pas de liberté de la presse, il n’y a pas de vote. La liberté de la presse est la condition sine qua non du suffrage universel. Nullité radicale de tout scrutin fait en l’absence de la liberté de la presse. La liberté de la presse entraîne comme corollaires nécessaires la liberté de réunion, la liberté d’affichage, la liberté de colportage, toutes les libertés qu’engendre le droit, préexistant à tout, de s’éclairer avant de voter. Voter, c’est gouverner ; voter, c’est juger. Se figure-t-on un pilote aveugle au gouvernail ? Se figure-t-on le juge les oreilles bouchées et les yeux crevés ? Liberté donc, liberté de s’éclairer par tous les moyens, par l’enquête, par la presse, par la parole, par la discussion. Ceci est la garantie expresse et la condition d’être du suffrage universel. Pour qu’une chose soit faite valablement, il faut qu’elle soit faite sciemment. Où il n’y a pas de flambeau, il n’y a pas d’acte. Ce sont là des axiomes. Hors de ces axiomes, tout est nul de soi.

Maintenant, voyons : M. Bonaparte, dans son scrutin du 20 décembre, a-t-il obéi à ces axiomes ? A-t-il rempli ces conditions de presse libre, de réunions libres, de tribune libre, d’affichage libre, de colportage libre, d’enquête libre ? Un immense éclat de rire répond, même à l’Elysée.

Ainsi vous êtes forcé vous-même d’en convenir ; c’est comme cela qu’on a usé du « suffrage universel » ! Quoi ! je ne sais rien de ce qui s’est passé ! On a tué, égorgé, mitraillé, assassiné, et je l’ignore ! On a séquestré, torturé, expulsé, exilé, déporté, et je l’entrevois à peine ! Mon maire et mon curé me disent : Ces gens-là qu’on emmène liés de cordes, ce sont des repris de justice ! Je suis un paysan, je cultive un coin de terre au fond d’une province, vous supprimez le journal, vous étouffez les révélations, vous empêchez la vérité de m’arriver, et vous me faites voter ! Quoi ! dans la nuit la plus profonde ! Quoi ! à tâtons ! Quoi ! vous sortez brusquement de l’ombre un sabre à la main, et vous me dites : vote ! et vous appelez cela un scrutin !

Certes ! un scrutin « libre et spontané », disent les feuilles du coup d’État.

Toutes les roueries ont travaillé à ce vote. Un maire de village, espèce d’Escobar sauvageon poussé en plein champ, disait à ses paysans : Si vous votez oui, c’est pour la République ; si vous votez non, c’est contre la République. Les paysans ont voté oui.

Et puis éclairons une autre face de cette turpitude qu’on nomme « le plébiscite du 20 décembre ». Comment la question a-t-elle été posée ? y a-t-il eu choix possible ? a-t-on, et c’était bien le moins que dût faire un homme de coup d’État dans un si étrange scrutin que celui où il remettait tout en question, a-t-on ouvert à chaque parti la porte par où son principe pouvait entrer ? a-t-il été permis aux légitimistes de se tourner vers leur prince