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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/115

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Rapprochement terrible et qui contient toute la situation. Voici deux hommes, un ouvrier et un prince. Le prince commet un crime, il entre aux Tuileries ; l’ouvrier fait son devoir, il monte sur l’échafaud. Et qui est-ce qui dresse l’échafaud de l’ouvrier ? C’est le prince. Oui, cet homme qui, s’il eût été vaincu en décembre, n’eût échappé à la peine de mort que par l’omnipotence du progrès et par une extension, à coup sûr trop généreuse, du principe de l’inviolabilité de la vie humaine, cet homme, ce Louis Bonaparte, ce prince qui transporte les façons de faire de Poulmann et de Soufflard dans la politique, c’est lui qui rebâtit l’échafaud ! et il ne tremble pas ! et il ne pâlit pas ! il ne sent pas que c’est là une échelle fatale, qu’on est maître de ne point la relever, mais qu’une fois relevée on n’est plus maître de la renverser, et que celui qui la dresse pour autrui la retrouve plus tard pour lui-même. Elle le reconnaît et lui dit : tu m’as mise là : je t’ai attendu. Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon. Allons, coupez la tête à Charlet et aux autres. M. Bonaparte est prince-président de la République française ; M. Bonaparte a seize millions par an, quarante-quatre mille francs par jour, vingt-quatre cuisiniers pour son service personnel et autant d’aides de camp ; il a droit de chasse aux étangs de Saclay et de Saint-Quentin, aux forêts de Laigne, d’Ourscamp et de Carlemont, aux bois de Champagne et de Barbeau ; il a les Tuileries, le Louvre, l’Elysée, Rambouillet, Saint-Cloud, Versailles, Compiègne ; il a sa loge impériale à tous les spectacles, fête et gala et musique tous les jours, le sourire de M. Sibour et le bras de Mme la marquise de Douglas pour entrer au bal, tout cela ne lui suffit pas ; il lui faut encore cette guillotine. Il lui faut quelques-uns de ces paniers rouges parmi les paniers de vin de Champagne. Oh ! cachons nos visages de nos deux mains ! Cet homme, ce hideux boucher du droit et de la justice, avait encore le tablier sur le ventre et les mains dans les entrailles fumantes de la Constitution et les pieds dans le sang de toutes les lois égorgées, quand vous, juges, quand vous, magistrats, hommes des lois, hommes du droit !… – Mais je m’arrête ; je vous retrouverai plus tard, avec vos robes noires et vos robes rouges, avec vos robes couleur d’encre et vos robes couleur de sang, et je les retrouverai aussi, je les ai déjà châtiés et je les châtierai encore, ces autres, vos chefs, ces juristes souteneurs du guet-apens, ces prostitués, ce Baroche, ce Suin, ce Royer, ce Mongis, ce Rouher, ce Troplong, déserteurs des lois, tous ces noms qui n’expriment plus autre chose que la quantité de mépris possible à l’homme !