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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/113

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descendre à une explication, c’eût été accepter dans une certaine mesure ce tribunal. Il ne voulut pas ; il garda le silence. Ces hommes le condamnèrent à mort « selon la forme ordinaire des exécutions criminelles ». La condamnation prononcée, on sembla l’oublier ; les jours, les semaines, les mois s’écoulaient. De toutes parts, dans la prison, on disait à Charlet : Vous êtes sauvé. Le 29 juin, au point du jour, la ville de Belley vit une chose lugubre. L’échafaud était sorti de terre pendant la nuit et se dressait au milieu de la place publique. Les habitants s’abordaient tout pâles et s’interrogeaient : Avez-vous vu ce qui est dans la place ? – Oui. – Pour qui ? C’était pour Charlet. La sentence de mort avait été déférée à M. Bonaparte ; elle avait longtemps dormi à l’Elysée ; on avait d’autres affaires ; mais un beau matin, après sept mois, personne ne songeant plus ni à l’engagement de Seyssel, ni au douanier tué, ni à Charlet, M. Bonaparte, ayant besoin probablement de mettre quelque chose entre la fête du 10 mai et la fête du 15 août, avait signé l’ordre d’exécution. Le 29 juin donc, il y a quelques jours à peine, Charlet fut extrait de sa prison. On lui dit qu’il allait mourir. Il resta calme. Un homme qui est avec la justice ne craint pas la mort, car il sent qu’il y a deux choses en lui, l’une, son corps, qu’on peut tuer, l’autre, la justice, à laquelle on ne lie pas les bras et dont la tête ne tombe pas sous le couteau. On voulut faire monter Charlet en charrette. – Non, dit-il aux gendarmes, j’irai à pied, je puis marcher, je n’ai pas peur. La foule était grande sur son passage. Tout le monde le connaissait dans la ville et l’aimait ; ses amis cherchaient son regard. Charlet, les bras attachés derrière le dos, saluait de la tête à droite et à gauche. – Adieu, Jacques ! adieu, Pierre ! disait-il, et il souriait. – Adieu, Charlet, répondaient-ils, et tous pleuraient. La gendarmerie et la troupe de ligne entouraient l’échafaud. Il y monta d’un pas lent et ferme. Quand on le vit debout sur l’échafaud, la foule eut un long frémissement ; les femmes jetaient des cris, les hommes crispaient le poing. Pendant qu’on le bouclait sur la bascule, il regarda le couperet et dit : – Quand je pense que j’ai été bonapartiste ! Puis, levant les yeux au ciel, il cria : Vive la République ! Un moment après sa tête tombait. Ce fut un deuil dans Belley et dans tous les villages de l’Ain. – Comment est-il mort ? demandait-on. – Bravement. – Dieu soit loué !