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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/107

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Je dis que si. Avec vous on a le droit de supposer, le droit de soupçonner, le droit d’accuser. Et quand vous niez, on a le droit de croire : votre négation est acquise à l’affirmation. Votre 2 décembre est montré au doigt par la conscience publique. Personne n’y songe sans un secret frisson. Qu’avez-vous fait dans cette ombre-là ? Vos jours sont hideux, vos nuits sont suspectes. Ah ! homme de ténèbres que vous êtes !

Revenons à la boucherie du boulevard, au mot : « qu’on exécute mes ordres », et à la journée du 4. Louis Bonaparte, le soir de ce jour-là, dut se comparer à Charles X qui n’avait pas voulu brûler Paris, et à Louis-Philippe qui n’avait pas voulu verser le sang du peuple, et il dut se rendre à lui-même cette justice qu’il était un grand politique. Quelques jours après, M. le général Th…, anciennement attaché à l’un des fils du roi Louis-Philippe, vint à l’Elysée. Du plus loin que Louis Bonaparte le vit, faisant dans sa pensée la comparaison que nous venons d’indiquer, il cria d’un air de triomphe au général : Eh bien ! M. Louis Bonaparte est bien véritablement l’homme qui disait à l’un de ses ministres d’autrefois, de qui nous le tenons : Si j’avais été Charles X et si, dans les journées de juillet, j’avais pris Laffitte, Benjamin Constant et Lafayette, je les aurais fait fusiller comme des chiens.

Le 4 décembre, Louis Bonaparte eût été arraché le soir même de l’Elysée, et la loi triomphait, s’il eût été un de ces hommes qui hésitent devant un massacre. Par bonheur pour lui, il n’avait pas de ces délicatesses. Quelques cadavres de plus ou de moins, qu’est-ce que cela fait ? Allons, tuez ! tuez au hasard ! sabrez, fusillez, canonnez, écrasez, broyez ! terrifiez-moi cette odieuse ville de Paris ! Le coup d’État penchait, ce grand meurtre le releva. Louis Bonaparte avait failli se perdre par sa félonie, il se sauva par sa férocité. S’il n’avait été que Faliero, c’était fait de lui ; heureusement il était César Borgia. Il se jeta à la nage avec son crime dans un fleuve de sang ; un moins coupable s’y fût noyé, il le traversa. C’est là ce qu’on appelle son succès. Aujourd’hui il est sur l’autre rive, essayant de se sécher et de s’essuyer, tout ruisselant de ce sang qu’il prend pour de la pourpre et demandant l’empire.