Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/559

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Je le regarde ; il ôte son chapeau.

— Salut, Victor Hugo, dit-il. Et il ajoute : On ne dit pas monsieur.

Je lui tends la main, et le voilà qui se met à me réciter des vers de la Légende des siècles, des Châtiments et des Contemplations.

Cet homme est vieux, en blouse et en sabots, et parle bien français. Je lui ai demandé : — Qui êtes-vous ? Que faites-vous ?

Il m’a répondu :

— Je cultive la terre et je lis Shakespeare en anglais et Victor Hugo en français.

Aujourd’hui j’ai dessiné la maison que j’habite.


1er août. — À 5 heures, M. Pauly nous a invités à une promenade en bateau. Nous sommes allés chercher le bateau à une portée de fusil en aval, tout près d’un barrage où il y a une petite chute. En entrant dans le bateau ces dames sont un peu tombées. M. Pauly a saisi l’aviron, mais l’eau était très grosse, et nous avons, malgré ses efforts, dérivé vers la chute. Cependant nous avons pu atterrir à la rive opposée, qui est un escarpement. Au pied de cet escarpement nul moyen de grimper. M. Pauly a essayé de gagner seul l’autre bord, mais il a dérivé et a dû se jeter à l’eau. Le bateau vidé a franchi la chute. Du reste c’était un bain pour M. Pauly, il n’y avait que trois pieds d’eau. Des enfants ont crié. Un homme du métier est venu à notre aide, on a traîné le bateau sur la prairie au-dessus de la chute, puis on l’a remis à flot, et l’homme est venu nous chercher dedans.


2 août. — Nous sommes allés par le haut plateau au-dessus de Vianden, route de Clervaux, puis à travers champs, à pied, voir une magnifique vallée de l’Our. Un cirque de hautes collines entourant comme un amphithéâtre une sorte de mont figurant un proscenium ou une estrade. Un peu en arrière de ce mont, la croupe escarpée qui porte la ruine de Falkenstein. Au fond, en bas, la rivière tordue comme une couleuvre.


4 août. — Nous sommes allés nous promener avec Petite Jeanne dans sa voiture. Arrivés à la frontière de Prusse, nous avons vu venir à nous M. André de Roth. Il nous a priés d’entrer chez lui. J’ai vu Roth ; vieille église romane avec une abside très curieuse du 9e siècle à galeries superposées de cintres engagés. Ici le roman est presque encore romain. À côté, dans le mur extérieur, une pierre tombale du onzième siècle. Le clocher est du douzième. Le manoir de Roth est une ancienne commanderie de Templiers, puis de Malte. Il a encore très bon air. Dans l’intérieur quelques vestiges, des cheminées de pierre, une vis d’escalier en pierre sculptée ; au