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carton pleines de chausse-trapes et de pièges à loups. Il y avait le calife Haroun et l’eunuque Giafar. Nous étions dans l’admiration.

Le lendemain, le soir venu, nous tourmentâmes encore notre mère qui nous obéit encore. Nous voici au spectacle dans notre loge à rosaces. — Que va-t-on donner ? Nous étions dans l’anxiété. La toile se lève. Giafar paraît. On donnait les Ruines de Babylone. Cela ne nous fâcha point. Nous étions satisfaits de revoir ce bel ouvrage, qui nous amusa très fort encore cette fois.

Le surlendemain, ma mère fut excellente, comme toujours, et nous retournâmes au théâtre. On donnait les Ruines de Babylone. Nous vîmes la pièce avec plaisir, cependant nous aurions préféré quelque autre ruine.

Le quatrième jour, à coup sûr le spectacle devait être changé ; nous y allâmes ; ma mère nous laissait faire et nous accompagnait en souriant. On donnait les Ruines de Babylone. Cette fois nous dormîmes.

Le cinquième jour, nous envoyâmes dès le matin Bertrand, le valet de chambre de ma mère, voir l’affiche. On donnait les Ruines de Babylone. Nous priâmes ma mère de ne point nous y mener. Le sixième jour, on donnait encore les Ruines de Babylone. Cela dura ainsi tout le mois. Un beau jour l’affiche changea. Ce jour-là, nous partions.

C’est ce souvenir-là qui m’a fait parler quelque part de ce hasard taquin qui joue avec l’enfant.


Du reste, aux Ruines de Babylone près, je me rappelle avec bonheur ce mois passé à Bayonne.

Il y avait au bord de l’eau, sous des arbres, une belle promenade où nous allions tous les soirs. Nous faisions en passant la moue au théâtre où nous ne mettions plus les pieds et qui nous inspirait une sorte d’ennui mêlé d’horreur. Nous nous asseyions sur un banc, nous regardions les navires, et nous écoutions notre mère nous parler, noble et sainte femme qui n’est plus aujourd’hui qu’une figure dans ma mémoire, mais qui rayonnera jusqu’à mon dernier jour dans mon âme et sur ma vie.

La maison que nous habitions était riante. Je me rappelle ma fenêtre où pendaient de belles grappes de maïs mûr. Pendant tout ce long mois, nous n’eûmes pas un moment d’ennui ; j’excepte toujours les Ruines de Babylone.

Un jour nous allâmes voir un vaisseau de ligne mouillé à l’embouchure de l’Adour. Une escadre anglaise lui avait donné la chasse ; après un combat de quelques heures il s’était réfugié là, et les anglais le tenaient bloqué. J’ai encore présent, comme s’il était sous mes yeux, cet admirable navire qu’on voyait à un quart de lieue de la côte, éclairé d’un beau rayon de