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Ce fut là qu’elle se rendit, ne voulant pas aggraver son exil d’un quart de lieue. Je ne la plains pas. Chaumont est une noble et seigneuriale demeure. Le château, qui doit être du seizième siècle, est d’un beau style ; les tours ont de la masse. Le village, au bas de la colline couverte d’arbres, présente précisément un aspect peut-être unique sur la Loire, l’aspect d’un village du Rhin, une longue façade développée au bord de l’eau.

Amboise est une gaie et jolie ville, couronnée d’un magnifique édifice.

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À une demi-lieue de Tours, vis-à-vis de ces trois précieuses arches de l’ancien pont qui disparaîtront un de ces jours dans quelque embellissement municipal, c’est une belle et grande chose que la ruine de l’abbaye de Marmoutier. Il y a particulièrement, à quelques pas de la route, une construction du quinzième siècle la plus originale que j’aie vue, maison par sa dimension, forteresse par ses mâchicoulis, hôtel de ville par son beffroi, église par son portail-ogive. Cette construction résume et rend pour ainsi dire visible à l’œil l’espèce d’autorité hybride et complexe qui, dans les temps féodaux, s’attachait aux abbayes en général et en particulier à l’abbaye de Marmoutier.

Mais ce que la Loire a de plus pittoresque et de plus grandiose, c’est cette immense muraille calcaire, mêlée de grès, de pierre meulière et d’argile à potier, qui borde et encaisse sa rive droite, et qui se développe au regard de Blois à Tours avec une variété et une gaieté inexprimables, tantôt roche sauvage, tantôt jardin anglais, couverte d’arbres et de fleurs, couronnée de ceps qui mûrissent et de cheminées qui fument, trouée comme une éponge, habitée comme une fourmilière.

Il y a là des cavernes profondes où se cachaient jadis les faux monnoyeurs qui contrefaisaient l’E de la monnaie de Tours et inondaient la province de faux sous tournois. Aujourd’hui les rudes embrasures de ces antres sont fermées par de jolis châssis coquettement ajustés dans la roche, et de temps en temps on aperçoit à travers la vitre le gracieux profil d’une jeune fille bizarrement coiffée, occupée à mettre en boîte l’anis, l’angélique et la coriandre. Les confiseurs ont remplacé les faux monnoyeurs.

Et, puisque j’en suis à ce que la Loire a de charmant, je remercie le hasard de m’avoir naturellement amené à vous parler des belles filles qui travaillent et qui chantent au milieu de cette belle nature.

La terra molle, e lieta, e dilettosa,
Simili a se gli habitatori produce.