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routes, ayant des brigands pour soldats et des contrebandiers pour collecteurs. Il avait profité de la Révolution pour se faire bandit. Il luttait de vive force avec les douaniers et les gendarmes, étendait ses frontières jusqu’à Antibes et jusqu’à Barcelonnette et tenait quarante lieues de côtes. Il avait sa flotte de pirates et son armée de voleurs. Du reste, plein de bonnes fortunes comme Mandrin et de générosités soudaines comme Jean Sbogar. Cuges était sa capitale et la caverne d’Ollioules était son Louvre. Il régna depuis la mort de Louis XVI jusqu’à l’avènement de Bonaparte.

Le premier consul lui fit la guerre et le prit. Gaspard Bès fut exécuté à Cuges et beaucoup de femmes le pleurèrent, entre autres, dit-on, une princesse italienne qu’il avait dévalisée avec grâce, lui prenant ses bagues et lui baisant les mains.

Gaspard Bès n’est pas encore oublie à Cuges, où il se mêle aux chansons populaires. Le temps estompe ces figures violentes et leur donne je ne sais quoi d’héroïque. Beaucoup de familles princières ont commencé par des Gaspard Bès. Il y a mille ans, un homme pareil dans une caverne était la graine d’où sortait dans un temps donné un château comme Habsburg ou Bourbon-l’Archambault.

Après la crypte de Gaspard Bès la route tourne encore. Ici la végétation est complètement effacée. On pénètre dans le cœur même de la déchirure. Une seconde gorge, plus petite que la première, mais plus horrible encore, se précipite perpendiculairement sur elle et ouvre au regard un abîme horizontal, plein de silence et pourtant plein de désordre et de fureur. Il y a des vacarmes pour l’œil comme pour l’oreille. De toutes parts, les épines dorsales des ravins sortent de dessous le lit du torrent et grimpent en se tordant vers le haut de la montagne. Si l’on avance un peu dans cette gorge secondaire, il semble que ce ne soient plus des roches ; ce sont des écailles, des squames, des ossements. On croirait voir un tas gigantesque de crocodiles morts, les uns gisant à plat ventre, la tête enfouie, les autres couchés sur le dos et tournant vers le ciel d’affreux tronçons de pattes et de mâchoires. Les Alpes n’ont rien de plus hideusement effrayant.

Autrefois, il n’y a encore que dix ans, quand la chaîne partie de Paris, après vingt-cinq jours de marche sous la pluie et le soleil, était sur le point d’arriver à Toulon, traînant sur huit charrettes, avec un exécrable bruit de ferrailles, ses trois cents galériens épuisés, livides, horribles, elle s’arrêtait là pour se reposer. C’était bien une halte de damnés dans le vestibule de l’enfer.

À peine a-t-on franchi cette rencontre des deux gorges que la scène change brusquement. Comme Dante, comme Shakespeare, comme tous les grands poëtes, le bon Dieu fait beaucoup d’antithèses et les fait admirables.