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1825.




FRAGMENT


D’UN VOYAGE AUX ALPES.


.   .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

À Sallanches, on quitte sa voiture. De ce bourg au prieuré de Chamonix, le trajet se fait dans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d’une seule banquette transversale où l’on est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d’orage.

Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez, en quelque sorte, d’une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus à ces chemins âpres, escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, à tout moment déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu’ici vous n’avez fait que voir les Alpes ; maintenant vous commencez à les sentir.

Plus tard, plus loin, plus haut, il faudra quitter jusqu’à ces frêles équipages ; le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n’y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c’est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l’abîme. Vous avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu’à ce qu’enfin vous ayez atteint ces lieux où l’homme lui-même est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s’ouvrir[1] et des avalanches prêtes à tomber.

  1. Le plus grand danger peut-être des excursions alpestres est la rencontre fréquente de ces précipices sans fond, cachés à l’œil par une légère croûte de neige congelée, qui se dérobe sous les pas du voyageur et l’engloutit.
    (Note de Victor Hugo.)