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à l’horizon par de vagues collines. Pas un homme, pas une cabane, pas un arbre. On marche ainsi trois grandes heures. La mer se rue souvent sur ces plaines et jette sur le sommet de toutes les basses ondulations de sable dont elle est formée comme une lèpre de galets. Dans les petites vallées que ces ondulations laissent entre elles, il pousse un gazon maigre et court. Rien dans ces landes ne rappelle la vie dont nous vivons et le monde auquel nous tenons, si ce n’est une batterie qu’on rencontre de distance en distance au bord de la mer avec quelques canons qui font ce qu’ils peuvent pour avoir un air de force et de puissance ; mais à chaque marée l’océan crache dessus.

À six heures, j’entrais à Cayeux. J’étais vraiment las. Depuis midi je marchais au soleil dans les sables et dans les galets. À Cayeux, j’ai quitté mon guide, je l’ai payé et je lui ai indiqué son chemin pour s’en revenir.

J’ai eu là un bonheur. Il me restait deux lieues à faire à pied pour gagner Saint-Valery-sur-Somme, et j’en étais effrayé. Je rêvais assez mélancoliquement à cette route, tout en suivant la trace de petites croix que les pattes d’un pigeon avaient laissées sur le sable. En ce moment-là un bon gros fermier passait dans sa carriole, il m’a aperçu au milieu des monticules de poussière impalpable où s’enlisent les masures de Cayeux ; il paraît que je lui ai plu, et il m’a offert l’hospitalité dans sa carriole. Il allait comme moi à Saint-Valery. J’ai accepté vivement, et puis il s’est trouvé que c’était de la vraie hospitalité, plante fort rare; car lorsque j’ai voulu offrir un prix quelconque à ce brave homme, il s’est presque offensé. J’ai dû me résigner à voyager gratis. Cela ne m’était pas encore arrivé.

Le cheval trottait rapidement, la route était redevenue bonne ; avant sept heures nous descendions à Saint-Valery. Là j’ai quitté mon excellent fermier. J’arrivais à temps pour prendre la patache qui va à Abbeville.

Le port de Saint-Valery était charmant au crépuscule. On distinguait au loin les dunes du Crotoy et, comme une nébulosité blanchâtre, les vieilles tours arrachées et démolies au pied desquelles j’avais dessiné deux jours auparavant.

Au premier plan, à ma droite, j’avais le réseau noir et inextricable des mâts et des cordages. La lune, qui se couchait hier une heure après le soleil, descendait lentement vers la mer ; le ciel était blanc , la terre brune, et des morceaux de lune sautaient de vague en vague comme des boules d’or dans les mains d’un jongleur.

Un quart d’heure après j’étais en route pour Abbeville. J’ai toujours aimé ces voyages à l’heure crépusculaire. C’est le moment où la nature se déforme et devient fantastique. Les maisons ont des yeux lumineux, les ormes ont des profils sinistres ou se renversent en éclatant de rire, la