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Aujourd’hui, Napoléon, Joséphine, Alexandre, Frédéric-Guillaume et François sont morts.

Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat français d’Austerlitz et d’Iéna, fixé depuis à Aix-la-Chapelle et devenu prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les cérémonies. J’admirais la providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet homme qui parle aux passants de Charlemagne est plein de Napoléon. De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles. Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C’est avec cet accent qu’il m’a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge, et, sans savoir combien ce nom m’intéressait, du général Hugo. Il avait reconnu en moi un français, et je n’oublierai jamais avec quelle solennité simple et profonde il me dit en me quittant : — Vous pourrez dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du trente-sixième régiment, suisse de la cathédrale.

Dans un autre moment, il m’avait dit : — Tel que vous me voyez, monsieur, j’appartiens à trois nations ; je suis prussien de hasard, suisse de métier, français de cœur.

Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses ecclésiastiques m’avait fait sourire plus d’une fois pendant le cours de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu’il me montrait les stalles en me disant avec gravité : — Voici les places des chamoines. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire chats-moines ?

En quittant la Chapelle, j’étais tellement absorbé par une pensée unique, que c’est à peine si j’ai regardé à quelques pas de l’église une façade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept fières statues d’empereurs, qui donne passage aujourd’hui dans je ne sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m’est survenu une distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la Chapelle où mon vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J’ai reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit le matin même devant moi son nom sur le registre de l’hôtel de l’Empereur, M. le comte d’A —, un des plus vieux et des plus nobles noms de l’Artois. Ils parlaient haut.

— Voilà des noms ! disaient-ils. Il a fallu la révolution pour produire ces noms-là. Le capitaine Lasoupe ! le colonel Graindorge ! Mais d’où cela sort-il ? — C’étaient les noms du capitaine et du colonel de mon pauvre suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi. Je n’ai pu m’empêcher de leur répondre : — D’où cela sort ? je vais vous le dire, messieurs. Le