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des moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange effet. L’effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements qui viennent à l’esprit, quand on songe que c’est précisément sur Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre se soit servie. De l’autre côté de l’église, une autre inscription constate que les noces de Charles IX avec Élisabeth d’Autriche furent « heureusement célébrées », feliciter celebratæ fuere, dans l’église de Mézières, le 17 novembre 1570, — deux ans avant la Saint-Barthélemy.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent d’un beau et noble goût. Par malheur, c’est une de ces façades tardives du seizième siècle qui n’ont achevé leur croissance que dans le dix-septième. Le clocher n’a poussé qu’en 1626. Il est impossible de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n’est les clochers qu’on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de Paris.

Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir grand’peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde et Garinus, qui l’ont fondée ; ni le comte Balthazar, qui l’a saccagée ; ni le comte Hugo qui l’a anoblie ; ni les archevêques Foulques et Adalbéron, qui l’ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à Mézières, est devenu saint Masert dans les chapelles de l’église.

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sedan, où j’arrivai vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des bastions, voilà Sedan. C’est un de ces endroits où l’air sévère des villes-citadelles se mêle bizarrement à l’air joyeux des villes-garnisons. J’aurais voulu trouver à Sedan des vestiges de M. de Turenne ; il n’y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres dorées :

ICI NAQUIT TURENNE
le 11 septembre 1611.

Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m’a frappé. J’ai recueilli dans ma pensée tout ce qu’elle me rappelait. En 1611, Sully se retirait. Henri IV avait été assassiné l’année précédente. Louis XIII}, qui devait mourir un 14 mai, comme son père, avait dix ans. Anne d’Autriche, sa femme, avait le même âge avec cinq jours de moins que lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons bourgeois de Rouen appelaient petit Pierre celui que l’univers a nommé plus tard le grand Corneille ; il avait