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Du reste, pour finir ce paragraphe par une réflexion qui, dans ma pensée, le résume en le complétant et qui vient d’elle-même à l’esprit en présence des faits sévères, immuables, persistants et en quelque sorte immobiles qui constituent la géologie, — puisque la nature, ce laboratoire sans fond de la substance et du phénomène, ce sombre et aveugle océan des êtres, ne connaît pas le moi, puisque aucune personnalité distincte et sentie de l’objet lui-même n’y sépare le végétal du végétal, le minéral du minéral, la chose de la chose, ne pourrait-on pas dire qu’il n’y a qu’un arbre, comme il n’y a qu’un rocher, comme il n’y a qu’une onde ? Cet arbre éternel qui a caressé du souffle de son feuillage Adam s’éveillant à la vie, qui a secoué de ses branchages la vase desséchée du déluge et laissé prendre son plus vert rameau à la colombe de l’arche, vieilli chaque hiver, rajeuni chaque printemps, a vu passer les hommes qui ont passé, nous abrite nous qui vivons, abritera ceux qui doivent venir, et, le jour où son ombre verra expirer le dernier homme, sera encore le premier arbre.


LE RHIN ROMAIN. — VICTORIA.

Les premiers édifices de Victoria furent de terre et de bois. Puis, la vingt-deuxième légion entoura la ville de murailles ; la septième lui bâtit quatre, portes, porta prestoria, porta principalis, porta quintana, porta decumana ; la quatrième cohorte des vindaliciens pava de tuiles carrées à son empreinte l’hypocaustum, le tabularium, le quæstorium et les étuves de la ville, un autel y fut érigé en 240 ; des musiciens de légions y construisirent un temple orné de bas-reliefs d’albâtre, et le 23 septembre 246, quatorze vétérans y consacrèrent une image de bronze au Génie du lieu.

Cette ville était peut-être la création préférée de Rome sur le Rhin. Assise sur la rive droite, habitée et gardée par des soldats, enveloppée d’un souvenir de victoire, plus centrale que Confluentia, elle liait mieux qu’elle Mayence à Cologne. De Victoria, Rome se dressait debout et plongeait son regard dans cette sombre Germanie transrhénane qu’elle appelait avec une secrète angoisse la grande Germanie, Germania magna, et où germaient, en effet, dès le troisième siècle, sur le Rhin, les allemands ; sur le Rhin et le Weser, les francs ; sur le Danube, les thuringiens ; sur l’Elbe, les saxons ; c’est-à-dire les quatre peuples formidables qui, deux cents ans plus tard, devaient étouffer la Ville éternelle.

Cet obscur et profond réservoir de peuples, où s’amassait goutte à goutte la submersion du monde civilisé, était la grande inquiétude de Rome.

Rome avait raison de craindre. Quand la Germanie transrhénane, cette géante, se sentit assez forte pour commencer une lutte décisive, elle leva le bras, et comme pour s’essayer, du premier coup, s’attaquant à l’établissement favori des romains, elle écrasa Victoria.

Un jour donc, c’était sous le règne de Gallien, en 268, la ville des vétérans qui tenait en respect la Sieg et la Lahn et le Rhin, à l’endroit même où César l’avait passé, tressaillit tout à coup. Une foule effrayante l’entourait, les barbares étaient sortis du bois, ils poussaient une clameur terrible, les légionnaires reconnurent le cri de guerre d’Arminius. C’étaient les harudes tatoués, les cattes qui portaient au bras un anneau de fer, les nemètes qui adoraient Wodan le dieu décumane, les vangions