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c’est laid. Quelques vieilles tombes catholiques apparaissent encore çà et là sous toute cette menuiserie huguenote.

Au fond de l’église, dans ce qui a été le chœur, j’ai vu un spectacle qui m’a étonné. Des escabeaux vermoulus, des bancs, des planches, des échelles, des baquets, deux ou trois vaches de cuir, quelques coffres défoncés, des statuettes et des bas-reliefs brisés jetés sur des tas de plâtras et de poussière, et, au milieu de toutes ces balayures, sous la cendre et les toiles d’araignées, trois cénotaphes d’ébène, avec tableaux et dorures, du dix-septième siècle, six sarcophages de granit sculpté, du treizième au quinzième, et enfin onze tombes de la renaissance adossées à un mur ténébreux sous une hideuse tribune-échafaud en sapin, qui en coupe les frontons et en masque les épitaphes.

Ces monuments, que j’entrevoyais à peine dans cet intérieur d’écurie mal tenu, ce sont les tombeaux des comtes de Wurtemberg, des ancêtres du roi actuel.

Une de ces tombes, qui est du quatorzième siècle, est un magnifique sépulcre. Quatre hommes d’armes à genoux portent sur leurs épaules les quatre coins d’une épaisse et large lame sur laquelle est couché le prince mort. Les tombeaux de la renaissance ont chacun leur statue debout sous une ferme et pure archivolte et taillées vaillamment en plein bloc à grands coups de marteau. Cela fait onze comtes qui semblent dans cette ombre parler entre eux à voix basse d’un air indigné. Ils ont sous leurs pieds chaussés de fer onze lions qui les regardent et qui se taisent. Le premier, le seul qu’on puisse bien voir, c’est le comte Ulrich, le sombre convive du repas sans pain. Au-dessus de sa tête on avait gravé son épitaphe : Comes Wirtembergæ ac montis Peligardi… Une grosse poutre plantée au milieu des arabesques du tombeau empêche d’en lire davantage.

Les églises, même les plus dévastées, sont des livres toujours ouverts. Au moment où je me retournais en disant à voix haute : Est-ce possible ? j’ai lu, dans le monceau même des décombres, sur un retable d’autel rompu et jeté au rebut, ces trois mots écrits en lettres d’or : Omnia poßibilia sunt.

J’étais triste, il faisait froid, il pleuvait, j’avais trouvé la statue de Schiller médiocre, j’étais outré du délaissement de ces tombes, et j’écoutais à peine mon pauvre bon vieux guide qui me montrait cependant une fort belle chaire flamboyante du quinzième siècle. Ce brave homme se faisait de l’allemand et du français combinés une langue à lui qui n’était plus ni du français ni de l’allemand. C’était je ne sais quoi de fantasque et d’inintelligible. Ainsi, en me parlant des rois de Wurtemberg, qui sont rois par la grâce de Napoléon, il me disait que le roi actuel, Wilhelm, n’est que le second roi ; le premier s’appelait Frédéric ; et il ajoutait que « le roi actuel était géborné en 1781 » et qu’il n’y avait guère « que dix ans que son père était gestorbé ».

Une heure après, je quittais Stuttgart et je me dirigeais vers Weldenbuch par la route des montagnes.