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ce sont de braves gens qui surveillent amicalement la forêt. J’avoue que je les avais pris pour autre chose. Rien ne ressemble à un loup comme un chien.

D’ailleurs la forêt a des endroits magnifiques. Par moments, c’est une immense cathédrale de branches. Les verdiers et les bergeronnettes sifflent à qui mieux mieux dans ces profondes broussailles, et les nuées volent joyeusement au-dessus de ces beaux arbres. Quant à la route proprement dite, c’est un vrai chemin de Champagne, il m’a paru qu’on entretenait avec soin les trous et les fondrières.

— Qu’y a-t-il à Vouziers ? demandais-je à mon conducteur. Il m’a répondu : Un sous-préfet. J’y ai trouvé un portail de la renaissance. Un ravissant portail, composé d’une grande archivolte accostée de deux plus petites ; le tout fouillé en mille détails fourmillants par le ciseau le plus tendre et le plus spirituel. Au-dessus des archivoltes la Révolution a décapité et le temps ronge tous les jours quatre nobles statues de la plus superbe tournure.

Pour aller de Vouziers à Reims, dix-sept lieues par la grande route, treize par le chemin de traverse. J’ai pris le chemin de traverse. En Champagne, la route royale et le champ des bœufs se valent.

Ici, plus rien, qu’un désert. Des chaumes à perte de vue. Dans les treize lieues, on rencontre quatre villages. L’auberge d’un de ces villages s’appelle l’Auberge de la plume au vent. J’ai noté l’enseigne qui m’a paru originale et jolie. Les voyageurs trouvent ce pays hideux. L’horizon est pourtant d’une belle ligne et les bords de la route végètent fort richement. Voici ce qu’on disait dans la voiture : — Mauvaise terre, labourée avec un seul cheval ! — Cela ne vaut pas 100 francs l’arpent, cette terre-là, gageons ! — Voilà de l’avoine dont je ne donnerais pas 6 francs le sac au marché de Vouziers. — Il y avait en effet dans ce champ plus de coquelicots que d’avoine. Moi, je les écoutais parler et j’admirais en combien de belles fleurs bleues, blanches, jaunes, rouges et violettes peut se résoudre une vilaine terre livide et crayeuse.


Un autre fragment inédit du Voyage terminait la Lettre XXV, Le Rhin, qui, dans la première édition, était la dernière du livre.


XXV. LE RHIN. (Suite et fin.)

…J’ai, vous le voyez, mon ami, employé un mois à remonter le Rhin de Cologne à Mayence ; puis, j’ai mis six semaines à le revoir et à le parcourir en tous sens. J’ai visité les burgs où personne ne monte, les musées où personne ne s’arrête, les bibliothèques où tout le monde passe. J’ai osé aborder, oh ! simplement en fouillant et en furetant çà et là, les vingt-cinq mille volumes de Darmstadt, les dix mille de Neuwied, les quatrevingt mille de Bonn, les quatrevingt-trois mille de Mayence, les soixante-dix-sept mille de Cologne ; plus, à Mayence les incunables et à Cologne les coloniensia, les itineraria Antonini, la tabula peutingeriana, le gesta regum francorum de Frédégaire, Jordanis, Paul Diacre et le moine de Saint-Gall ; la chronique de Regnion, le codex Carolinus, le libellus Abbatis ; Abbon sur les normands, Widukind sur les saxons, Hermold sur les esclaves ; les lettres de Gré-