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X


C’est ce que la politique anglaise et la politique russe, maîtresses du congrès de Vienne, ont compris en 1815.

Il y avait alors rupture de fait entre la France et l’Allemagne.

Les causes de cette rupture valent la peine d’être rappelées en peu de mots.

Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment français ; mais, voyant Napoléon édifier le nord de l’Europe contre la Russie, il était redevenu russe. Et, quelle que pût être son amitié d’homme privé pour Alexandre, Napoléon, en fortifiant l’Europe contre les russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux Charlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d’une certaine façon qu’au castor de ne pas bâtir sa hutte selon une certaine forme et contre un certain vent. Quand il s’agit de la conservation et de la propagation, ces deux grandes lois naturelles, le génie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger à tout ce qui n’est pas le but, que l’instinct de la brute. Il le suit, laissez-le faire, et, dans l’empereur comme dans le castor, admirez Dieu.

L’Angleterre, elle, n’avait même pas eu le moment d’illusion d’Alexandre. La paix d’Amiens avait duré le temps d’un éclair ; Fox tout au plus avait été fasciné par Bonaparte. L’Europe de Napoléon était bâtie également et surtout contre elle. Aussi, pour s’allier à l’Angleterre, le czar n’eut qu’à prendre la main qui était tendue vers lui depuis longtemps. On sait les événements de 1812. L’empereur Napoléon s’appuyait sur l’Allemagne comme sur la France ; mais, harcelé de toutes parts, haï et trahi par les rois de vieille souche, piqué par la nuée des pamphlets de Londres comme le taureau par un essaim de frelons, gêné dans ses moyens d’action, troublé dans son opération colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l’une au midi, l’autre au nord ; il avait froissé l’Espagne et blessé la Prusse. Il s’ensuivit une réaction terrible, et juste sous quelques rapports. Comme l’Espagne, la Prusse se souleva. L’Allemagne trembla sous les pieds de l’empereur. Cherchant du talon son point d’appui, il recula jusqu’en France, où il retrouva la terre ferme. Là, durant trois grands mois, il lutta comme un géant corps à corps avec l’Europe. Mais le duel était inégal ; ainsi que dans les combats d’Homère, l’Océan et l’Asie secouraient l’Europe. L’Océan vomissait les anglais ; l’Asie vomissait les cosaques. L’empereur tomba ; la France se voila la tête ; mais, avant de fermer les yeux, à l’avant-garde des hordes russes, elle reconnut l’Allemagne.

De là une rupture entre les deux peuples. L’Allemagne avait sa rancune ; la France eut sa colère.

Mais chez des nations généreuses, sœurs par le sang et par la pensée, les rancunes passent, les colères tombent ; le grand malentendu de 1813 devait finir par s’éclaircir. L’Allemagne, héroïque dans la guerre, redevient rêveuse à la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est sublime, même hors de sa frontière, plaît à son enthousiasme sérieux et désintéressé. Quand son ennemi est digne d’elle, elle le combat tant qu’il