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passer. J’ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la vieille herse de fer, et j’ai pénétré dans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu’une clarté blême.

Louis, rien n’est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces je ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n’entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. Il n’y avait dans la cour ni ombres ni lumières ; une sorte de demi-jour rêveur modelait tout, éclairait tout et voilait tout. L’enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver jusqu’aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune ; et dans des profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.

C’était l’heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont plus des façades, mais des visages.

Je m’avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, et j’éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient l’horreur des bois sacrés. Il y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe.

Cependant j’ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe, et je suis entré dans le vieux palais sans toit d’Othon-Henri. Vous allez rire peut-être ; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur signification distinctes se dire : — Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l’alcôve, voici la cheminée, — et sentir de l’herbe sous ses pieds, et voir le ciel au-dessus de sa tête, c’est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d’une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main invisible comme le couvercle d’une boîte, devient une chose lugubre et sans nom. Ce n’est plus une maison, ce n’est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l’âme de l’homme ; dans ceci on sent son ombre.

Au moment où j’allais passer du vestibule dans la salle des Chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier, d’autant plus distinct, qu’un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C’était une sorte de râlement, faible, strident, continu, mêlé par instants d’un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d’un point éloigne du taillis ou de l’édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d’entre les fentes du pavé. D’où venait ce bruit ? de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement ? Je l’ignore, mais cela ressemblait au grincement d’un métier, et je ne pouvais m’empêcher de songer, en l’écoutant, à ce