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Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Custine, s’y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J’avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les romains en ruine, au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les palatins en ruine, au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd’hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c’est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d’enfer, profanée, détruite ; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie ; hier résidence princière, aujourd’hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d’ouvriers, c’est-à-dire fourmilière d’enfants étudiant les ténèbres et d’hommes travaillant le néant ; devant moi, dans l’espace, j’avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant ; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j’ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l’homme et la grandeur de Dieu, et il m’est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu’on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l’Athos.

Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d’idées qui vous envahit peu à peu et qui submerge presque l’intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.

Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu’on voit du sommet du Geissberg s’ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l’Océan. Une ancienne tradition raconte qu’un nécromant, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c’était le Rhin captif qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s’engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s’est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques,