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de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.

Je suis entré là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve.

Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n’a qu’une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d’environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L’archivolte pleine d’ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d’hier.

La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c’est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que j’ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j’ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j’ai avisé entre deux touffes de ronces l’embouchure étroite d’un couloir. Je m’y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier ; c’étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l’extrémité du corridor où j’étais entré. Figurez-vous le dedans du moule où l’on aurait fondu le pied d’un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d’onagres ou de fauconneaux. Du point où j’étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne ; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest ; par la troisième, la ville groupée sur la colline ; et par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d’aigle qui avait pour ongles quatre machines de guerre était l’intérieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J’ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.

Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante.

Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n’a pas même sa légende et son spectre. Les générations d’hommes qui l’ont habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l’ombre d’aucun n’en est ressortie.

Comme j’y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j’y étais encore. Alors cette masure-broussaille s’est remplie peu à peu d’un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n’ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte