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Quelquefois l’espèce de poëte qui est en moi triomphe de l’espèce d’antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour ; j’explore la masure pas à pas, et je tâche d’en constater l’âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l’écartement des ogives.

Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d’archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent ; entre ces quatre donjons, une pauvre vieille ville semble s’être réfugiée avec épouvante au sommet d’une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles, et d’où elle observe depuis six cents ans l’attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d’acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l’automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l’attente d’un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. À de certaines heures, cet ensemble n’est pas un paysage, c’est une scène, et l’on attend l’heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.

Cet admirable lieu s’appelle Neckarsteinach.

De l’un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d’un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complètement ruinés, dévastés ou déserts, m’ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.

L’un s’appelait au douzième siècle et s’appelle encore aujourd’hui Schwalbennest, ce qui veut dire le nid d’hirondelle. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d’un énorme mont de grès rouge.

C’était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d’un effroyable gentilhomme-bandit qu’on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.

Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n’y alla point.

L’empereur le mit au ban de l’Empire. Bligger n’en fit que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid-d’Hirondelle. En trois sorties, le Fléau extermina les assiégeants.

Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

Enfin le pape l’excommunia, lui et tous ses adhérents.

Quand Bligger entendit lire, au pied de sa muraille, par un des ban-