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porté toutes les brumes, qui s’en allaient au zénith en blanches nuées ; le fond du paysage s’était nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses tours et ses clochers, ses pignons, ses nerfs, et ses contre-nerfs, apparaissait à l’horizon, immense masse d’ombre qui se détachait lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un grand vaisseau de la nuit à l’ancre au milieu des étoiles.

Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand bras. Nous prîmes à gauche, et j’en conclus que le beau pont de pierre qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauenbruder n’existait plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures, nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur l’emplacement de l’ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont franchi, j’entrevis dans son développement cette superbe muraille de Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de l’enceinte qui regardait le Rhin. Hélas ! qu’en restait-il ? quelques pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois, avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de tour ronde qui se profilait à l’extrémité orientale de la muraille me parut être la tour Nideck ; mais j’eus beau chercher du regard, je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la Frauenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle est remplacée, à ce qu’il m’a paru, par un jardin de maraîcher. Du reste, l’antique Worms était déjà endormie ; tout s’y taisait profondément ; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Près du sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de tabac qui entourent la ville, une vieille femme courbée dans les broussailles cherchait des herbes au clair de lune.

Nous entrâmes dans la ville ; aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis ne tomba, aucune herse ne se leva ; nous entrâmes dans la vieille cité féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie qui avait été une porte-forteresse, et qui n’était plus qu’une brèche. Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes installées dans d’anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.

Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaîment sa brouette, moi, songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille muraille à l’intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de ruelles désertes. L’aspect de la ville était toujours le même. Une tombe plutôt qu’une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un passant dans les rues.

Il était environ huit heures du soir.