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ce doux regard, et je me le reproche. — Une superbe et grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge, devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au quinzième siècle et Rabelais au seizième.

De l’écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne de la Flandre et qui mériterait d’être célébrée et admirée, même après le Vieux-Marché de Bruxelles. C’est une de ces places trapèzes autour desquelles tous les styles et tous les caprices de l’architecture bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés par des maisons modèles où, selon l’époque et le goût, l’ornementation a tout employé avec un à-propos prodigieux, l’ardoise comme la pierre, le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et concourt en même temps à la composition et à l’harmonie générale de la place. À Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de l’aspect le plus bête et qui ont l’air de deux ou trois imbéciles dans une assemblée de gens d’esprit, gâtent l’ensemble de la place et rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage, d’une nef d’église et d’un beffroi d’hôtel de ville, remplit de sa superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu de la place, à des endroits quelconques, que n’a évidemment désignés aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux fontaines, l’une de la renaissance, l’autre du dix-huitième siècle. Sur ces deux fontaines se rencontrent et s’affrontent, par un hasard singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith, la virago homérique et la virago biblique, l’une avec la tête de Méduse, l’autre avec la tête d’Holopherne.

Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre renommées-sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est une héroïque fille de la renaissance. Elle n’a plus la tête d’Holopherne, qu’elle élevait de sa main gauche, mais elle tient encore l’épée de sa main droite, et sa robe, chassée par le vent, se relève au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme avec le pli le plus fier qu’on puisse voir.

Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la Justice, et qu’elle tenait à la main, non la tête d’Holopherne, mais une balance. Je n’en crois rien.

Une Justice qui tiendrait la balance de la main gauche et l’épée de la main droite serait l’Injustice. D’ailleurs, la Justice n’a le droit d’être ni si jolie, ni si retroussée.

Vis-à-vis de cette figure s’élèvent, avec leur cadran noir et leurs cinq