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dans la forêt et d’y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des pas perdus n’en sort jamais.

Cette voix, cette chanson, c’étaient la chanson et la voix du méchant nain Roulon.

Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.

— Hélas ! s’écria-t-il, c’est fini, je ne reverrai jamais Bauldour !

— Si fait, dit quelqu’un près de lui.


X

equis canibusque.

Il se redressa ; un vieux seigneur, vêtu d’un habit de chasse magnifique, était debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme était complètement équipé. Un coutelas à poignée d’or ciselée lui battait la hanche, et à sa ceinture pendait un cor incrusté d’étain et fait de la corne d’un buffle. Il y avait je ne sais quoi d’étrange, de vague et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait, éclairé de la dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût certainement semblé singulier ainsi qu’à moi ; mais dans le bois des pas perdus on ne songe qu’à Roulon ; ce vieillard n’était pas un nain, et cela suffit à Pécopin.

Ce bonhomme, d’ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante. Et puis, bien qu’accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c’eût été pitié d’en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal et sans profondeur d’un roi imbécile.

— Que me voulez-vous ? demanda Pécopin.

— Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.

— Quand ?

— Passe seulement une nuit en chasse avec moi.

— Quelle nuit ?

— Celle qui commence.

— Et je reverrai Bauldour ?

— Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te déposerai à la porte du Falkenburg.

— Chasser la nuit ?

— Pourquoi pas ?

— Mais c’est fort étrange.