Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome I.djvu/218

Cette page a été validée par deux contributeurs.

atteindre à ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge sur les épaules ?

Saint Médard, tout en larmes, dit au démon : — Je ne puis t’aider, mon ami, et j’en ai regret ; mais je suis si ému vraiment, que j’ai les bras cassés.

Et ils continuèrent leur chemin.

Le diable enrageait. — Voilà des animaux ! s’écria-t-il en regardant les saints s’éloigner. Quels vieux pédants ! Sont-ils absurdes avec leurs grandes barbes ! Ma parole d’honneur, ils sont encore plus bêtes que l’ange !

Lorsqu’un de nous enrage, il a du moins la ressource d’envoyer au diable celui qui l’irrite. Le diable n’a pas cette douceur. Aussi y a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et qui l’exaspère.

Comme il maugréait en fixant son œil plein de flamme et de fureur sur le ciel, son ennemi, voilà qu’il aperçoit dans les nuées un point noir. Ce point grossit, ce point approche ; le diable regarde ; c’était un homme, — c’était un chevalier armé et casqué — c’était un chrétien ayant la croix rouge sur la poitrine, — qui tombait des nues.

— Que n’importe qui soit loué ! cria le démon en sautant de joie. Je suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m’arrive ! Je n’ai pas pu venir à bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais pas à bout d’un homme.

En ce moment-là Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied à terre.

Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit :

— Qui êtes-vous, l’ami, et où suis-je ?

Le diable se prit à geindre piteusement.

— Vous êtes au bord de la mer Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables.

Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu’aux saints, le suppliant pour conclusion de l’aider à charger cette outre sur son dos.

Pécopin hocha la tête : — Bonhomme, voilà une histoire peu vraisemblable.

— Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre l’est encore moins, et pourtant elle est vraie.

— C’est juste, dit Pécopin.

— Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j’y fasse ? si mes malheurs n’ont pas bonne apparence, est-ce ma faute ? Je ne suis qu’un pauvre de besace et d’esprit ; je ne sais pas inventer ; il faut bien que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe.