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de Saint-Goarshausen, j’ai erré, j’ai songé, j’ai adoré, j’ai prié. À quoi pensais-je ? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait avec ma rêverie, la verdure, les masures, les fantômes, le paysage, les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l’histoire qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les grandes voix qui ont ébranlé l’intelligence humaine ont troublé les échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui s’émurent quand le prince Thomas d’Aquin, si longtemps surnommé Bos mutus, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit tressaillir le monde : Dedit in doctrina mugitum quod in toto mundo sonavit. C’est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir distinctement l’avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce cri prophétique : Aujourd’hui vous brûlez l’oie[1], mais dans cent ans le cygne naîtra. Enfin c’est à travers ces rochers que Luther, cent ans après, surgissant à l’heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette clameur formidable : Meurent les évêques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu’une seule âme !

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les ruines répondaient de toutes parts : Ô Luther ! les évêques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont morts !

Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous leur végétation éternelle, l’histoire est-elle grande ou est-elle petite ? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu, tantôt amoindrit l’homme, tantôt le grandit. C’est beaucoup pour l’homme d’être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la création. En présence d’un grand chêne plein d’antiquité et plein de vie, gonflé de sève, chargé de feuillage, habité par mille oiseaux, c’est beaucoup qu’on puisse songer encore à ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été César.

Cependant, je vous l’avoue, il y eut dans ma promenade un moment où toutes ces mémoires disparurent, où l’homme s’évanouit, où je n’eus plus dans l’âme que Dieu seul. J’étais arrivé, je ne pourrais plus dire par quels sentiers, au sommet d’une très haute colline couverte de bruyères courtes,

  1. Huß veut dire oie.