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au Louvre dans je ne sais quel galetas où elle restait au lit faute d’un fagot l’hiver, attendant les quelques louis que lui prêtait le coadjuteur. Sa mère, la veuve de Henri IV, finit à Cologne à peu près de la même manière, — dans la misère la plus profonde. À la demande du cardinal-ministre, Charles Ier l’avait renvoyée d’Angleterre. J’en suis fâché pour le royal et mélancolique auteur de l’Eikon Basiliké ; et je ne comprends pas comment l’homme qui sut rester roi devant Cromwell ne sut pas rester roi devant Richelieu.

Du reste, j’insiste sur ce détail plein d’une sombre signification, Marie de Médicis fut suivie de près par Richelieu, qui mourut l’an d’après. À quoi bon toutes ces haines dénaturées entre ces trois créatures humaines, à quoi bon tant d’intrigues, tant de persécutions, tant de querelles, tant de perfidies, pour mourir tous les trois presque à la même heure ? — Dieu sait ce qu’il fait.

Il y a un triste doute sur Marie de Médicis. L’ombre que jette Ravaillac m’a toujours paru toucher les plis traînants de sa robe. J’ai toujours été épouvanté de la phrase terrible que le président Hénault, sans intention peut-être, a écrite sur cette reine : — Elle ne fut pas aßez surprise de la mort de Henri IV.

J’avoue que tout ceci me rend plus admirable l’époque claire, loyale et pompeuse de Louis XIV. Les ombres et les obscurités qui tachent le commencement de ce siècle font valoir les splendeurs de la fin. Louis XIV, c’est le pouvoir comme Richelieu, plus la majesté ; c’est la grandeur comme Cromwell, plus la sérénité. Louis XIV, ce n’est pas le génie dans le maître, mais c’est le génie autour du maître, ce qui fait le roi moindre peut-être, mais le règne plus grand. Quant à moi, qui aime, comme vous le savez, les choses réußies et complètes, sans contester toutes les restrictions qu’il faut admettre, j’ai toujours eu une sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince si bien né, si bien venu, si bien entouré, roi dès le berceau et roi dans la tombe ; vrai monarque dans la plus haute acception du mot, souverain central de la civilisation, pivot de l’Europe, auquel il fut donné d’user, pour ainsi dire, et de voir tour à tour pendant la durée de son règne paraître, resplendir et disparaître autour de son trône huit papes, cinq sultans, trois empereurs, deux rois d’Espagne, trois rois de Portugal, quatre rois et une reine d’Angleterre, trois rois de Danemark, une reine et deux rois de Suède, quatre rois de Pologne et quatre czars de Moscovie ; étoile polaire de tout un siècle qui, pendant soixante-douze ans, en a vu tourner majestueusement autour d’elle toutes les constellations !