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Ici une idée à la fois riante et grave s’éveille dans l’esprit. C’est donc là que gisent ces trois poétiques rois de l’orient qui vinrent, conduits par l’étoile, ab Oriente venerunt, et qui adorèrent un enfant dans une étable, et procidentes adoraverunt. J’ai adoré à mon tour. J’avoue que rien au monde ne me charme plus que cette légende des Mille et une Nuits enchâssée dans l’évangile. Je me suis approché de ce tombeau, et à travers le grillage jalousement serré, derrière une vitre obscure, j’ai aperçu dans l’ombre un grand et merveilleux reliquaire byzantin en or massif, étincelant d’arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit, à travers les ténèbres de vingt siècles, derrière le sombre et austère réseau des traditions de l’église, l’orientale et éblouissante histoire des trois rois.

Des deux côtés du grillage vénéré deux mains de cuivre doré sortent du marbre et entr’ouvrent chacune une aumônière au-dessous de laquelle le chapitre a fait graver cette provocation indirecte : — Et apertis thesauris suis obtulerunt ei munera.

Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre dont l’une porte ce nom : Gaspar, l’autre Melchior, la troisième Balthazar. C’est une idée ingénieuse d’avoir en quelque sorte allumé, devant ce sépulcre, les trois noms des trois mages.

Comme j’allais me retirer, je ne sais quelle pointe a percé la semelle de ma botte ; j’ai baissé les yeux ; c’était la tête d’un clou de cuivre enfoncé dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais. Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Médicis avait voulu que son cœur fût déposé sous le pavé de la cathédrale de Cologne devant la chapelle des trois rois. Cette dalle que je foulais aux pieds recouvre sans doute ce cœur. Il y avait autrefois sur cette dalle, où l’on en distingue encore l’empreinte, une lame de cuivre ou de bronze doré portant, selon la mode allemande, le blason et l’épitaphe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou qui a déchiré ma botte. Quand les français ont occupé Cologne, les idées révolutionnaires, et probablement aussi quelque chaudronnier spéculateur, ont déraciné cette lame fleurdelysée, comme d’autres d’ailleurs qui l’entouraient, car une foule de clous de cuivre sortant des dalles voisines attestent et dénoncent beaucoup d’arrachements du même genre. Ainsi, pauvre reine ! elle s’est vue d’abord effacée du cœur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa créature ; la voilà maintenant effacée de la terre !

Et que la destinée a d’étranges fantaisies ! Cette reine Marie de Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée, abandonnée, indigente comme l’a été, quelques années plus tard, sa fille Henriette, veuve de Charles  Ier, est venue mourir à Cologne en 1642, dans le logis d’Ibach, Sterngasse, n° 10, dans la