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À Auguste Vacquerie[1].


Bruxelles, 3 août, samedi.

Puisque je n’ai pu vous serrer la main ici, je veux, cher Auguste, que cette lettre vous souhaite le Welcome à Paris. C’est bien le moins que vous doive Hierro après votre triomphe d’Hernani. Vous voilà donc de retour avec, j’espère, les rhumatismes de moins. La nymphe Aquadora de Wildbad vous aura guéri et inspiré, car vous m’avez envoyé, comme échantillon de son savoir-faire, à cette muse, les plus charmants vers possibles. Parce que vous n’êtes plus malade, ce n’est pas une raison pour vouloir que j’enterre tout le monde, vous compris. Heureusement il n’en sera rien.

Ce n’est pas une raison pour vivre
Que d’être vieux.

Tiens ! revoilà Hernani. Eh bien, parlons-en. Le Théâtre-Français ne me semble point haïr les relâches quand il s’agit de ce montagnard. Relâche pour M. Ponsard. Soit. (Je comprendrais un relâche pour Molière ou Voltaire mort, mais pour M. Ponsard ? À ce compte, il me semble difficile que le Théâtre-Français ne fasse pas dix ou douze relâches mortuaires par an). Maintenant M. Delaunay. Deux relâches, ce me semble, c’est beaucoup. De mon temps on se servait de ces moyens-là pour tuer un succès. C’était connu. Cela s’appelait le coup de pertuisane. Aussi, quand un théâtre tenait un succès, et tenait à ce succès, il faisait apprendre les rôles en double[2], et l’on n’avait pas la cruauté de troubler le deuil d’un fils qui vient de perdre sa mère, on respectait sa douleur, et la pièce continuait, sans relâche, son cours de repréisentations. Bref, je ne crois point à la bonne volonté intime du Théâtre-Français. Si vous trouvez que j’ai le flair juste, dites-en un mot à M. Thierry. Si lundi Hernani, interrompu à 6 000 fr., reprend avec 5 000, je trouverai ce chiffre énorme. On n’aura réussi qu’à le blesser. Et puis, pourquoi changer les jours ? pourquoi dérouter le public ? pourquoi ? je crois je deviner.

  1. Inédite.
  2. « Le décret de Moscou veut que toutes les pièces, au Théâtre-Français, soient apprises en double. Il y aurait intérêt pour le public à voir, dans l’occasion, M. Febvre et M. Lafontaine jouer les rôles d’Hernani, De mon temps Hernani était su en double. Aussi, en 1850, point de relâches. Il va sans dire que vous êtes absolument juge de l’utilité et de la convenance de dire un mot de tout cela à M. E. Thierry. Il y a encore d’autres faits, petits, mais expressifs. Je n’en parle pas. — Autre détail : je lis dans les journaux ce matin une note où le Théâtre-Français annonce l’ajournement d’Hernani à la semaine prochaine sans même dire pourquoi. Le doux théâtre n’est pas fâché peut-être de laisser croire que c’est par baisse des recettes. Ce sont là les trucs antiques qu’on appelait jadis cabotinage. À vous, on vous a dépavé la rue, quand on jouait le Fils. » (Note de Victor Hugo.)