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À Paul Verlaine.


[Premiers jours d’août 1873.]
Mon pauvre poëte,

Je verrai votre charmante femme et lui parlerai en votre faveur, au nom de votre tout petit garçon.

Courage et revenez au vrai.

V. H.[1]


Monsieur le duc Albert de Broglie,
Président du Conseil des Ministres.


Auteuil, villa Montmorency, 8 août 1873.
Monsieur le duc et très honorable confrère,

C’est au membre de l’Académie française que j’écris. Un fait d’une gravité énorme est au moment de s’accomplir. Un des écrivains les plus célèbres de ce temps, M. Henri Rochefort, frappé d’une condamnation politique, va, dit-on, être transporté dans la Nouvelle-Calédonie. Quiconque connaît M. Henri Rochefort peut affirmer que sa constitution très délicate ne résistera pas à cette transportation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que la nostalgie le tue. M. Henri Rochefort est père de famille et laisse derrière lui trois enfants, dont une fille de dix-sept ans.

La sentence qui frappe M. Henri Rochefort n’atteint que sa liberté, le mode d’exécution de cette sentence atteint sa vie.

Pourquoi Nouméa ? Les îles Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n’exige point Nouméa. Par la détention aux îles Sainte-Marguerite, la sentence serait exécutée et non aggravée. Le transport dans la Nouvelle-Calédonie est une exagération de la peine prononcée contre M. Henri Rochefort. Cette peine est commuée en peine de mort. Je signale à votre attention ce nouveau genre de commutation.

Le jour où la France apprendrait que le tombeau s’est ouvert pour ce brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil.

Il s’agit d’un écrivain, et d’un écrivain original et rare. Vous êtes ministre et vous êtes académicien, vos deux devoirs sont ici d’accord et s’entr’aident.

  1. Figaro littéraire, 6 novembre 1929.