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vous, j’ai conscience, ce doublement des forces intellectuelles et morales quand la force matérielle s’éteint, cette croissance dans le déclin, quelle magnifique preuve de l’âme ! L’esprit voit la tombe et sent le printemps. Il crée jusqu’à la dernière minute, sublime annonce de la grande vie inconnue où il va entrer par la mort. Je sens tout cela, et je vous l’écris. Jamais vous n’avez été plus puissant, plus profond et plus vivant que dans ce dernier livre. L’ordonnance est magnifique, la conception est haute, le style est robuste et charmant. Je vous envoie mon tendre et cordial applaudissement. Vous touchez à trop de choses pour que nous soyons d’accord sur tout ; mais qu’importe ! votre livre est grand.

Je vous serre la main, mon ami.

Victor Hugo[1].


À Auguste Vacquerie[2].


H.-H., dim. 27 février.

Cher Auguste, vous connaissez M. Albert Glatigny, voulez-vous lui transmettre ces quelques lignes. J’ai été bien touché de ses vers à Mélingue, c’est-à-dire à moi à travers Mélingue.

Nous avons ici le printemps depuis trois jours, mais l’hiver a été le plus rude qu’on ait vu depuis quarante ans. J’y ai gagné la sciatique. Vous l’avez eue, je crois. On dit que cela revient, cette bête de douleur-là, et qu’il faut désormais s’y attendre tous les hivers. Est-ce vrai ? Vous a-t-elle rempoigné ? N’est-ce pas pour cela que vous êtes allé à Wildbad ? Renseignez-moi. Ma foi, si je devais vous retrouver à Wildbad, je prendrais en amitié la sciatique. Quels beaux articles profonds et robustes vous faites dans le Rappel ! Je suis charmé que le Rappel ait diminué l’écart entre lui et la gauche. Puisque j’y suis, voulez-vous me permettre de recommander à votre clémence mon vieil ami d’autrefois Daru[3]. C’est un honnête homme.

  1. Bibliothèque Nationale. Nouvelles acquisitions françaises. — Il y a, dans les archives de la famille de Victor Hugo, un texte qui diffère un peu de la lettre conservée par la Bibliothèque Nationale. En tête, après la date, ces lignes :
    J’ai écrit aujourd’hui ceci à Quinet à propos du livre qu’il vient de publier, et qui sera son œuvre principale : — La vieillesse est l’âge du total pour les pensées comme pour les années. Seulement le total des années accable, le total des pensées soutient et féconde. De là ce résultat que, tandis que le corps déchoit, l’esprit grandit. Il a en lui comme une aurore. Ce mystérieux rajeunissement... quelle magnifique preuve de l’âme ! De la matière cérébrale affaiblie se dégage une pensée plus forte. Des deux êtres, l’un organique, l’autre essentiel, qui composaient l’homme, l’un s’écroule, l’autre se délivre. L’esprit voit la tombe…. Son envergure augmente. Il y a là comme une ouverture d’ailes.
  2. Inédite.
  3. Comte Daru, légitimiste, pair de France, vice-président de l’Assemblée en 1850-1851. Il protesta contre le coup d’État, fut enfermé quelques jours, et rentra dans la vie privée. Il en sortit comme candidat de l’opposition en 1869, et fut élu dans la Manche.