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Lundi 17 (décembre).

Il faut, mon Adèle bien-aimée, que je me jette à tes pieds pour obtenir mon pardon. Si tu savais combien je me repens de t’avoir désobéi hier ! Je suis sorti mécontent de moi, parce que malgré tes douces et indulgentes paroles je n’avais pas lu ma grâce sur ta figure. Tu avais raison et grandement raison. Je ne te dirai pas, chère amie, que tu t’es fâchée pour peu de chose, attendu que je ne le pense pas. Ce n’est pas le sujet de la désobéissance, mais la désobéissance en elle-même qui est grave. Je sais qu’à ta place j’aurais été extrêmement mécontent, et je ne me dissimule pas que je n’aurais peut-être pas été aussi bon que toi. Il est dans ta destinée, mon excellente et généreuse Adèle, de me surpasser en tout, excepté dans l’amour que je te porte. Chère amie, je n’ai été coupable que de légèreté, mais cette légèreté qui t’a affligée est bien coupable. Pardonne, oh ! pardonne-moi ! Je ne pense depuis hier, mon amie, qu’à la peine que je t’ai causée. Je ne comprends pas comment, moi qui ne voudrais pas te faire le moindre chagrin pour tous les intérêts de la terre, j’ai pu t’affliger ainsi sans but et avec tant d’étourderie. Crois que je vois toute la grandeur de ma faute et que je la désavoue sincèrement. Chère, bien-aimée Adèle, que ne peux-tu lire à présent comme à tout instant dans cette âme qui t’est dévouée et que tu remplis seule tout entière ! N’est-il pas vrai, Adèle, que tu pardonnes à ton Victor, que tu lui avais pardonné dès hier, et qu’il s’est trompé en pensant le contraire ? Adèle, que ne puis-je t’embrasser mille fois ! Je veux, chère amie, que tu me dises tout ce que tu aimes pour l’aimer aussi. Adieu, écris-moi bien long, je t’écrirai de mon côté. Pense quelquefois à ton pauvre mari qui pense toujours à toi. Adieu, adieu. Je tâcherai de te voir demain matin. Je t’adore, car tu es un ange, et je t’embrasse, car tu es ma femme.

Ton fidèle Victor.


Parle-moi de ta santé. J’en ai été bien inquiet tous ces jours-ci, sans oser t’en parler.

Écris-moi bien long et aime-moi.