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haute confiance m’inspirent tes conseils, avec quelle docilité j’obéis à tes avis. Je te confierais toute la conduite de ma vie, sûr de la noblesse de tes vues et de la grandeur de ton âme.

Adieu, il est bien tard, je t’embrasse tendrement. Quelle délicieuse soirée je viens de passer près de toi ! Elle me fait te pardonner ta lettre. Remarque que dimanche dernier nous nous quittions tous deux mécontents. D’où cela vient-il ?

Adèle, aime-moi, car le ciel sait que jamais on n’a aimé comme je t’aime. Adieu, tâche de lire mon griffonnage, je t’écrirai encore demain, si Dieu le veut. Adieu. Oh ! combien je t’aime et combien tu me tourmentes quelquefois !

Adieu, je t’embrasse en mari, en esclave fidèle et dévoué.

V.


Samedi, 15 décembre.

Encore quelques mots. J’aurais dû, mon amie, répondre à ta précédente lettre, mais celle que tu m’as remise hier soir a brouillé tout dans ma tête. J’ignore quelles idées rempliront ce papier. La seule qui me reste est celle qui me domine continuellement, celle de mon inexprimable tendresse pour toi.

J’ai souri quand j’ai vu que tu t’imaginais voir autour de toi des êtres plus dignes que toi d’êtres aimés comme je t’aime[1]. Je te conjure à genoux pour la millième fois de ne faire à personne l’honneur de le comparer à toi. Tu dis, Adèle, qu’un jour je m’apercevrai de ton peu de savoir et que ce sera un vide pour moi. Sache, chère et charmante amie, que tu as la plus belle et la plus rare des sciences, celle de toutes les vertus. Au reste, les connaissances futiles et purement relatives que tu voudrais posséder ne servent en rien au bonheur. Tout ce qui s’acquiert ne vaut pas la peine de s’acquérir. Tu m’as déjà dit une fois, avec une simplicité charmante, que tu n’entendais pas la poésie, c’est comme si tu m’avais dit que tu ne comprenais pas la vertu. Adèle, la poésie, c’est l’âme, le génie, c’est l’âme, ce qu’on appelle mon talent n’est autre chose que mon âme, tu n’y es donc nullement étrangère, chère amie ; car jusqu’ici, si j’ose t’en croire, nos deux âmes se sont toujours comprises. L’être le plus ignorant peut sentir la poésie,

  1. « … Quand je vois autour de moi des personnes qui seraient bien plus dignes que moi de fixer ton attention... » (Reçue le samedi 8 décembre 1821.)