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passée avec toi au bal. Je dis charmante et cependant j’ai été bien jaloux et bien tourmenté. Je voudrais que tu ne t’habillasses ainsi que pour moi ; tu vois combien je suis extravagant, mais n’en ris pas, car si tu en ris ce sera avouer que tu ne m’aimes pas comme je t’aime. Quand je te vois si jolie et si parée pour les autres, ma tête s’en va et je ne saurais te dire quelle infernale émotion j’éprouve. Je suis si peu de chose près de tous ces jeunes gens qui dansent si bien ! — D’un autre côté, il y a tant de noblesse et de simplicité dans ton caractère qu’il me rassure contre la coquetterie que ton miroir pourrait t’inspirer, et l’on est si belle quand on est belle et modeste ! Toi, tu es ravissante de grâce et de candeur. Conserve toujours, mon Adèle adorée, cette angélique vertu, sans laquelle se perd la dignité de l’âme et la chasteté de l’amour. Songe que tu es mon modèle sur la terre, que tu as rempli l’idéal que mon imagination exaltée s’était formé des vertus de la femme et que je retrouve en toi la compagne de ma vie telle que les rêves de mon adolescence me l’avaient fait entrevoir. Ce ne sont point ici de vaines paroles. Songe quelle influence tu as exercée sur moi depuis que je me connais ; pense à ce que j’ai fait, à ce que je fais, à ce que je ferai toujours pour me conserver digne de toi jusqu’au jour si ardemment désiré de notre mariage, et tu verras à quelle hauteur tu es placée dans mon estime et dans mon enthousiasme.

Quand je me reporte, mon Adèle bien-aimée, à ces courts instants où je t’ai tenue si près de mon cœur en revenant de ce bal, je suis enivré, pourquoi a-t-il fallu me séparer de toi ? Qu’importerait au monde entier que toute ta vie s’écoulât ainsi dans mes bras ? Quel mal ferions-nous ? Adèle, explique-moi, je te prie, à qui j’aurais fait tort en gardant ma femme contre ma poitrine. Pourquoi ces moments-là passent-ils ? Et pourquoi un homme qui a deux bras et une volonté se les laisse-t-il ravir ? Qui sait s’ils reviendront jamais ? et quelle puissance humaine pourrait ramener le bonheur enfui ?...

Je vois que je divague ; aie pitié de mes folies, toi qui fais tout mon bonheur et toute ma joie. Adieu, adieu, je suis un pauvre insensé. Plains-moi et aime-moi ; mon âme, mon cœur, ma vie, tout est à toi. Je t’embrasse.

Ton mari,
Victor.

Tu vois que je t’en écris bien long, plus même que tu n’avais demandé, si cela te fait plaisir, tu me le prouveras en m’écrivant aussi de ton côté bien long, pendant que je répondrai à la lettre que tu me remettras ce soir. Ainsi j’attends une lettre de toi. Adieu, adieu. Je ne sais si tu pourras me lire.