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À Arsène Houssaye[1].


[1843.]

Au milieu de votre bonheur, monsieur, j’ai toutes sortes de petits malheurs. D’abord, j’ai la grippe ; ensuite, à côté de moi, un de mes petits garçons est indisposé. Enfin un de mes excellents amis, M. Ourliac[2], qui est sans doute aussi un des vôtres, se marie le même jour que vous, ce dont je serais charmé si je ne me sentais tout embarrassé par le double devoir d’être à la fois à vous et à lui. Je crains que le médecin ne me tire brutalement d’affaire en me défendant d’être ni à l’un ni à l’autre, c’est-à-dire, en m’empêchant de sortir. Ce dénouement probable me rend tout triste d’avance, et je m’empresse de vous en faire part, tout en vous demandant pardon de vous attrister de mon chagrin au milieu de votre joie. Quoi qu’il arrive, je n’en serai pas moins de cœur auprès de vous. J’aime trop votre talent pour ne pas aimer votre personne, et j’applaudis trop à votre gloire pour ne pas m’intéresser à votre bonheur. D’ordinaire, les poëtes choisissent leurs femmes ressemblantes à leur poésie. C’est donc un ange que vous épousez. Permettez-moi de lui baiser les pieds.


À Léopoldine.
13 juin [1843].

Je t’écris, mon enfant chérie, avec des yeux bien malades. Je travaille, il le faut, et mes yeux empirent. Ta douce lettre m’a charmé. Mon rêve et ma récompense, après cette laborieuse année, c’est de vous aller retrouver là-bas. Cependant je ne puis dire encore quand. J’ai un voyage à faire d’abord, soit aux Pyrénées, soit à la Moselle ; voyage de santé qui me remettra un peu les yeux ; voyage de travail aussi, tu sais, comme tous mes voyages. Après, mon butin fait, ma gerbe liée, j’irai vous embrasser tous, mes bien-aimés. Le bon Dieu me doit bien cela.

J’ai passé hier dimanche la journée avec Charles à la campagne, dans une île sur la Marne, partie arrangée par ce bon docteur Parent, qui nous a amusés et reposés. Charles travaille, dis-le à ta bonne mère ; dis-lui aussi

  1. Arsène Houssaye (1815-1896), poète, romancier, critique d’art et de littérature, historien et auteur dramatique, publia plus de trente volumes. Il fut administrateur de la Comédie-Française de 1848 à 1856. En 1855 il publia l’Histoire du 41e fauteuil. En 1859 il dirigea le journal l’Artiste et plus tard la Presse.
  2. Édouard Ourliac, romancier et journaliste, collabora à l’Artiste, au Figaro, à la Presse ; de romantique et indépendant, il devint, à la suite de déceptions dans sa vie privée, très austère et très religieux, et fut un collaborateur assidu de l’Univers.