Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome I.djvu/602

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler. Le vers brisé est admirablement fait pour recevoir la dose de prose que la poésie dramatique doit admettre. De là, l’introduction de l’enjambement et la suppression de l’inversion, partout où elle n’est pas une grâce et une beauté. Ce sont là, monsieur, les vérités que vous avez comprises, celles-là et bien d’autres. Vous les enseignez à la foule, et, grâce à vous, ce qui était vrai pour nous poëtes, va devenir vrai pour tous les lecteurs. Grand service et grand progrès. Votre livre fera un jour partie de la loi littéraire.

Je vous félicite, monsieur, de ce beau travail. Jamais les idées n’ont été en meilleur état qu’aujourd’hui. Tous les esprits élevés, honnêtes et droits marchent au même but. La pensée, assurée de l’avenir, conquiert de plus en plus le présent. La grande révolution des idées s’accomplit, aussi irrésistible que la révolution des faits et des mœurs, mais plus pacifique. Les petits esprits seulement criaient de retourner en arrière, c’est la loi, ils la suivent ; laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de marcher en avant, avec tout ce qui est noble et généreux, avec tout ce qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du cœur et de l’esprit.

Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus distingués.

Victor Hugo[1].


À Léopoldine.


22 mai [1843].

Ton bonheur est le mien, ma Didine chérie, et chaque fois que je reçois une de tes bonnes petites lettres tout empreintes de joie et de sérénité, je remercie Dieu. Embrasse pour moi ton bon et cher mari. Je le remercie de faire ton bonheur.

Je suis ici, mon enfant, dans une solitude profonde, occupé de vous, car c’est à vous que je pense quand je travaille. Je me promène toute la journée sous les arbres du bois de Vincennes avec le vieux donjon pour perspective, et de temps à autre un canonnier ou un paysan pour compagnie. Je fais des vers à travers tout cela.

Je reste à Paris pour Charles le plus longtemps possible, et aussi pour ta vieille et bonne amie, Mlle Louise Bertin, qui va, j’espère, avoir un prix Monthyon. J’ai mis la chose en train, et il faut maintenant que je veille sur le côté hostile de l’Académie jusqu’au dénouement.

Ta mère m’a écrit mille détails doux et charmants sur ton intérieur. J’en avais déjà eu par toi. Elle me les a complétés. Je vois d’ici ta petite

  1. Lettre publiée par Wilhem Ténint dans la Prosodie de l’École moderne.