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À Madame Victor Hugo.


Stockach, 19 octobre [1840].

Je t’écris, chère amie, au milieu de la plus magnifique tempête du monde. Je suis dans la Forêt-Noire et je vais voir Schaffhouse pour compléter le Rhin. Je t’envoie ci-inclus le commencement d’une lettre pour Boulanger, dont j’ai oublié l’adresse actuelle. Vous pouvez tous la lire à St-Prix, si bon vous semble ; après quoi, tu mettras ces quelques feuillets sous enveloppe et tu les enverras à Louis.

II pleut sur la Moselle, ce qui m’a fait y renoncer. Je reviendrai à Heidelberg pour voir l’intérieur de la Forêt-Noire et de là je rentrerai directement en France par Forbach. Écris-moi maintenant (et aussitôt cette lettre reçue, je t’en prie, chère amie) quelques bonnes petites pages à Forbach, poste restante (France). J’ai écrit au bureau de poste de Trèves pour qu’on fît revenir là toutes tes lettres. Je les y trouverai en passant.

Dans très peu de jours tu recevras la fin de la lettre à Boulanger. Cela vous fera une espèce de continuation du Journal pour Heidelberg qui est un admirable lieu.

Je vis dans votre pensée à tous et dans l’espérance que tout va bien à St-Prix. Je compte que tu te portes bien et que nos enfants bien-aimés ne te donnent que de la joie.

Je parcours en ce moment les plus beaux pays du monde. Avant peu, peut-être, la guerre dévastera tout cela. Quand je vois une ruine, je la regarde bien. On en fera peut-être une position militaire et dans un an je ne la retrouverais plus. Mes yeux vont toujours un peu. Cependant je les ménage. Il le faut bien, car ils auront à travailler cet hiver.

J’espère que ton bon père est bien portant. Il trouvera dans ma lettre à Boulanger quelques détails curieux sur Heidelberg.

Encore quelques jours, mon Adèle, et je t’embrasserai. Le premier novembre ne se passera pas, j’espère, sans que j’aie ce bonheur. Écris-moi, je t’en prie, une bonne lettre à Forbach ; et donne-moi des nouvelles fraîches de vous tous. Si tu savais comme j’en ai besoin. Adieu, ma bien-aimée. C’est-à-dire, pas adieu, à bientôt. À bientôt.

V.

Embrasse pour moi, quand tu les verras, mon Charlot et mon Toto, mes deux petits écoliers chéris[1].

  1. Archives de la famille de Victor Hugo.