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À l’acteur Provost[1].


2 novembre 1839.

Je ne sais, mon cher monsieur Provost, si c’est de ma faute, mais le public évidemment ne comprend pas que pour un bouffon la métaphore risquée est de droit et que le propre d’un fou de cour, c’est de dire çà et là des choses étranges et folles par l’expression, vraies et sages par la pensée. « Ce caporal des rois » choque ledit public, ce dont je me soucierais fort peu s’il n’en résultait pas du trouble dans un endroit sérieux et important[2]. Je crois donc utile d’y renoncer. On perdrait d’ailleurs peu de chose, je le pense, en passant de l’expression triviale et philosophique à l’expression poétique et figurée, et en disant, au lieu de « la Mort, ce caporal des rois », etc.,

Pâle centurion, la Mort met en leur lieu, etc.

Jugez-en vous-même. Faites d’ailleurs pour le mieux. Au bout du compte, cela m’est égal. Ce qui ne m’est pas indifférent, c’est le talent que vous déployez dans ce rôle, et je saisis avec plaisir cette occasion de vous en remercier et de vous en féliciter encore une fois.

Recevez, je vous prie, tous mes compliments.

Victor Hugo.


1840.


À l’Inconnu (Eugène Pelletan)[3].


6 juillet 1840.

Je sais bien qui vous êtes, monsieur, et je vais vous le dire : vous êtes un homme d’imagination, qui êtes un homme de bon sens ; un homme d’esprit, qui êtes un homme de cœur ; un homme de pensée, qui êtes un homme de style. Vous êtes un noble caractère et un beau talent. Comme tous les réfléchisseurs éminents, vous avez deux grands côtés : par un de ces

  1. Provost jouait le rôle de L’Angély dans une reprise de Marion de Lorme au Théâtre-Français.
  2. Acte IV, dernière scène.
  3. Eugène Pelletan avait publié, en signant « l’Inconnu », un article sur les Rayons et les Ombres, dans la Presse du 4 juillet 1840. Eugène Pelletan, venu à Paris pour y faire son droit, l’abandonna pour les lettres, l’histoire et la philosophie. Dès 1837 il publia des articles de critique dans la Nouvelle Minerve, puis entra à la Presse où, sous le pseudonyme de l’Inconnu, il fit paraître un feuilleton de critique sur les livres nouveaux. Ami de Lamartine, il acclama la république de 1848, mais combattit les écoles socialistes.
    Sous l’empire il collabora au XIXe Siècle, il fut élu député de la Seine en 1863, dans les rangs de l’opposition démocratique. À la chute de l’empire, il devint membre du gouvernement de la Défense nationale, puis en février 1871 député des Bouches-du-Rhône. — Sénateur le 50 janvier 1876 et questeur en 1881. Il publia dix-sept volumes d’histoire et de politique.