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vous l’écrire, afin qu’il ne s’introduise rien à notre insu entre nous, et qu’il ne se forme pas la moindre pellicule entre votre cœur et le mien.

À bientôt. Je vous serre la main. J’ai toujours bien mal aux yeux, et je travaille sans relâche.

Victor[1].


À Sainte-Beuve.


22 août [1833].

Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l’impression de votre lettre[2]. Je devrais peut-être attendre un jour ou deux, mais je ne pourrais. Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte-Beuve, vous m’avez toujours cru vivant par l’esprit, et je ne vis que par le cœur. Aimer, et avoir besoin d’amour et d’amitié, mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou saignant, de ma vie, vous n’avez jamais assez reconnu cela en moi. De là plus d’une erreur capitale dans le jugement bienveillant d’ailleurs que vous portez sur moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci. Cela est bien vrai pourtant. Vous m’écrivez une longue lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails littéraires et de petits faits grossis par l’éloignement qui s’évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J’en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m’y arrête pas. Je vous l’ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n’y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins. J’avoue que l’absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m’aimez moins qu’il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c’est tout simple. C’est moi qui étais le blessé. L’oubli lent et graduel de part et d’autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon

  1. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  2. Sainte-Beuve avait répondu le 21 août : « ... Je n’ai pas de peine à comprendre de quelles paroles il s’agit puisque je les ai réellement dites et que Boulanger, ou tel autre, à qui j’ai parlé froidement et longuement sur ce point, a pu vous redire sans malveillance ce qui était dit sans colère ». Puis Sainte-Beuve s’étend longuement sur des attaques personnelles et intimes dirigées contre lui dans l’Europe littéraire (10, 15 et 26 juillet 1833) et qui, croit-il, semblent inspirées par Victor Hugo. Le dernier de ces articles est signé Louis de Maynard, ami de Victor Hugo. La conclusion de cette longue lettre assez confuse est une rupture voilée sous cette formule finale : « ... je reste et resterai, autant que qui que ce soit, votre dévoué ami ». — Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo. Revue de Paris, 15 janvier 1905.