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À Sainte-Beuve.


Ce 6 juillet [1831].

Ce que j’ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous l’écrive. Votre départ pour Liège m’en aurait dispensé, et c’est pour cela que je vous ai semblé quelquefois désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j’avoue que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami, que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris.

Je ne sais si vous en avez fait comme moi l’amère réflexion, mais cet essai de trois mois d’une demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n’est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n’êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois ; quand vous y êtes, c’est une torture. Nous ne sommes plus libres l’un avec l’autre, voyez-vous ! nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m’avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. À deux cents lieues l’un de l’autre, on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séparent. C’est pour cela que je vous disais : partez ! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve ? où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d’allée et de venue, notre causerie intarissable sans arrière-pensée ? Rien de tout cela. Tout m’est un supplice à présent. L’obligation même, qui m’est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d’être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d’autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d’absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence même. Au moins, le vide sera complet.

Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée ? je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que la mienne ne l’est pas. Chaque fois que