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femme ? Cette excellente amie nous chérit tous comme une famille. Elle m’a montré le portrait de Didine qui est presque achevé et délicieux, celui de Juju qui est commencé sur une grande toile à tableau ; je pense qu’elle en fera un petit pour le pendant. Ta maman me l’assure. Juju est bien ressemblante et fort jolie. Sa ronde figure s’est allongée, et elle a pris un air de petite femme. En sortant de chez Mlle Duvidal (où nous dînons dimanche) j’ai été de mon pied voir Beauchêne. Destains et Jules Maréchal m’ont félicité. Beauchêne m’a montré mon habit qui va bien ; il est fort laid et très à la mode. Il me reste à faire faire la culotte, à louer ou acheter l’épée. Il y avait beaucoup de monde et je ne suis pas entré chez M. de La Rochefoucauld. Abel était chez Beauchêne. J’ai embrassé ce bon gros frère pour tout le monde. Il est toujours dans les cabriolets courant après les six millions, qu’il espère attraper. Puis je suis allé chez Soumet, qui est toujours tendre et bon, comme tu sais ; il m’a offert sa culotte. Il m’a reconduit par les Tuileries jusqu’à l’entrée de la rue du Bac. J’ai été toucher ma pension à l’Intérieur où mon ruban a été félicité. — Après quoi je suis allé chez Adolphe et chez Mme Dumesnil, qui n’y étaient ni l’un ni l’autre. J’ai commandé une paire de bottes, une de souliers, une d’escarpins, j’aurai tout cela dimanche soir. En revenant, je suis entré chez notre portier qui m’a remis entre autres noms celui de l’abbé de Lamennais. Il ne faut pas oublier de te dire que j’ai vu aussi Rabbe, qui me charge de mille respects et amitiés pour nos bons parents de Blois et toi. Abel et Beauchêne ont dîné avec nous. Après le dîner je n’ai pas voulu aller au spectacle avec ta famille. Cela eût été trop triste sans toi. J’ai été voir Charles Nodier. Ce pauvre ami vient de perdre sa belle-mère. Toute la maison est noire. Cependant j’ai tâché d’égayer ces dames, moi qui ne suis guère gai. Notre bon Nodier m’avait attendu toute la journée, sachant que j’arrivais, d’abord à déjeuner, puis à dîner. Il est comme moi dans les embarras d’argent. Il ne paraît pas qu’on nous en donne avant le voyage. Nous partons mardi matin, avec Alaux, le peintre. La voiture (aller et retour) coûtera 400 francs. Si nous avons la chambre de Taylor[1], nous l’aurons gratis. Autrement nous trouverons ce que nous pourrons, et nous payerons ce qu’on voudra. Il paraît que nous serons très bien pour voir la cérémonie. Nos places sont peut-être, dit-on, les meilleures de toutes. Nous ne serons que deux jours en route, et même nous arriverons de bonne heure mercredi. Je dois aller revoir Nodier lundi matin et lui porter mes effets.

  1. Le baron Taylor, écrivain et dessinateur, organisa plusieurs sociétés philanthropiques en faveur des artistes et fut l’un des fondateurs de la Société des Gens de Lettres. Admirateur de Victor Hugo dès ses débuts, il lui fut attaché jusqu’en 1850 environ ; la politique les sépara.