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Rappelle-toi, mon cher papa, toute ta tendresse de père, toute ton indulgence d’ami ; Eugène a un excellent cœur, mais la position incompréhensible où il paraît placé le force à chercher des prétextes bons ou mauvais pour colorer sa conduite. Peut-être ton fils, qui semble avoir été entraîné par des liaisons funestes, sortira-t-il pur et honorable de l’abîme où nous le croyons tombé. Mais alors pourquoi ne nous avoir laissé en partant aucune trace d’affection ? Suspendons notre jugement, mon cher papa ; Eugène a un bon cœur, il reconnaîtra sa faute ; en attendant, plaignons-le et plains-nous comme nous te plaignons. En attendant ta réponse, nous t’embrassons tendrement. Peut-être va-t-il revenir et nos bras comme les tiens lui seront ouverts.

Tes fils désolés et respectueux,

Victor, A. Hugo[1].


Monsieur l’abbé F. de Lammenais[2]
à la Chesnaie, près Dinan (Côtes-du-Nord).
Paris, 17 mai.

Je voulais, mon respectable ami, vous envoyer avec ma réponse le recueil d’odes que je publie en ce moment ; mais l’imprimerie tarde un peu, et je sens le besoin de vous dire combien votre dernière lettre m’a apporté de joie et de consolation. Je me décide donc de vous écrire sans attendre mon volume, qui viendra toujours d’ailleurs assez tôt.

J’éprouve un grand charme à voir votre âme si forte et si profonde dans vos ouvrages devenir si douce et si intime dans vos lettres ; et quand je pense que c’est pour moi que vous êtes ainsi, en vérité je suis tout fier. Je voudrais que quelqu’un pût vous dire là-bas quel vide je vois depuis votre absence parmi tous ceux que j’aime, et avec quel sentiment de reconnaissance et de joie impatiente je reçois de vos nouvelles. Il me semble, quand je lis une de vos lettres, que c’est la consolation qu’il fallait précisément à la souffrance que j’éprouve dans le moment même. Les paroles de l’amitié sont si puis-

  1. Louis Barthou. — Le Général Hugo.
  2. Lamennais, ordonné prêtre en 1816, débuta dans la littérature par un succès : Essai sur l’Indifférence en matière de religion ; mais plus tard son libéralisme croissant, ses écrits à tendance républicaine inquiétèrent le pouvoir ; en 1830 il fonda, avec Lacordaire, le journal l’Avenir qui révolutionna le monde catholique. Le pape désapprouva les doctrines de Lamennais qui fut alors abandonné de tous ses amis. En 1834 il cessa toute fonction sacerdotale et publia Les paroles d’un croyant. En 1848, il fut élu représentant du peuple et siégea à l’extrême gauche. Il mourut pauvre, en 1814. Le duc de Rohan mit en 1821 Lamennais en relations avec Victor Hugo dont il fut le confident plus que le confesseur. Leur correspondance, très amicale, se poursuivit, fréquente, jusqu’en 1851. Voici, notre connaissance, les dernières lignes que Lamennais adressa à Victor Hugo en décembre 1851 : « Vous êtes des héros sans moi. J’en souffre. J’attends vos ordres. Tâchez donc de m’employer à quelque chose, ne fût-ce qu’à mourir. » Histoire d’un crime. Troisième journée.