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Ce qu’il y a de singulier, c’est que je n’ai quitté Paris qu’avec beaucoup de répugnance. Le désir que vous m’aviez montré de me voir absent quelque temps a beaucoup contribué à me décider. Votre conseil a singulièrement tourné. Permettez-moi, monsieur, de vous en remercier un peu, car je ne puis m’affliger de cette rencontre que parce qu’elle vous déplaît sans doute.

Ne vous gênez nullement à cause de moi, j’en serais désespéré. Je sortirai le moins possible, et dans le cas où j’aurais l’honneur de vous rencontrer, je tâcherai de vous éviter, comme je l’ai fait aujourd’hui avec succès. Si cependant j’étais contraint, par la proximité ou quelque autre circonstance, de vous aborder, j’ose croire que Paris serait oublié à Dreux. Vous apprécierez cette démarche et tout ce que je fais. Je désire que vous soyez convaincu de ma loyauté, je le suis, moi, de votre bienveillance.

Tout bien considéré, je crains de ne pouvoir partir avant jeudi prochain, cependant je ne suis sûr de rien, que de ma ferme volonté. J’ignore par quel moyen je vous ferai parvenir cette lettre, le bon Dieu y pourvoira.

Adieu, monsieur, ayez confiance en moi. Mon désir est de vivre digne de l’admirable mère que j’ai perdue ; toutes mes intentions sont pures. Je ne serais pas franc si je ne vous disais que la vue inespérée de Mlle votre fille m’a fait un vif plaisir. Je l’aime de toutes les forces de mon âme, et dans mon abandon complet, dans ma profonde douleur, il n’y a que son idée qui puisse encore m’offrir de la joie.

Pour vous, monsieur, vous connaissez les vifs sentiments et l’entier dévouement avec lequel j’ai l’honneur d’être

Votre très humble serviteur,
Victor-M. Hugo[1].


À Monsieur le comte Alfred de Vigny,
officier au 5e régiment de la Garde Royale, à Rouen.
20 juillet 1821.

Vous ne vous doutez guère, mon bon Alfred, d’où cette lettre est écrite ; je suis à Dreux ! c’est-à-dire assez près de vous, sans pouvoir toutefois être avec vous. Or, voici comment il se fait que ma machine fatiguée et épuisée

  1. {{sc|Gustave Simon.