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1814.


À Madame la comtesse Hugo, à Thionville.


13 mai 1814.
Ma chère maman,

Depuis ton départ tout le monde s’ennuie ici. Nous allons très souvent chez M. Foucher[1], ainsi que tu nous l’as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu’on donne à son fils ; nous l’avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M. Foucher vous la fera passer. Il a eu la bonté de nous mener au Muséum.

Reviens bien vite. Sans toi nous ne savons que dire et que faire, nous sommes tout embarrassés. Nous ne cessons de penser à toi. Maman ! Maman !

Ton fils respectueux.
Victor[2].
  1. Chef de bureau au ministère de la guerre.
  2. Publiée en partie dans le livre de Mme Victor Hugo : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. — Depuis 1808, le général Hugo vivait maritalement avec une pseudo-comtesse d’Almeg qui le suivait dans toutes ses campagnes, dans tous ses déplacements, ce qu’atteste la requête de Mme Hugo près le tribunal de Thionville, où elle s’était rendue en mai 1814 avec son fils aîné Abel pour faire constater la conduite de son mari et réclamer ses droits. Avant de partir, elle avait prié ses amis, M. et Mme Foucher, de veiller sur ses deux plus jeunes enfants, Eugène et Victor, restés chez elle à Paris. Le général, qui défendait alors Thionville contre les alliés, furieux de l’action que sa femme était venue intenter contre lui, répliqua par une demande en divorce et, par représailles, fit apposer les scellés chez Mme Hugo, 2, rue des Vieilles-Thuileries, après avoir fait enlever par sa sœur, Mme Martin, Eugène et Victor de chez leur mère. Le bon M. Foucher, atterré par ce coup de force, écrivit aussitôt au général :
    Paris, 18 juin 1814.
    « Mon général, je vous écris le cœur brisé. Hier soir, appelé chez Mme Hugo, j’y ai vu Mme Martin, qui, munie de votre procuration, s’empressait de faire apposer les scellés. Elle avait déjà fait conduire les enfants chez elle. Ce n’est point l’éclat fâcheux, le mauvais effet de cette scène qui m’afflige le plus. J’envisage le sort de vos jeunes garçons, livrés à Mme Martin dont vous connaissez mieux que moi le caractère, les manières et surtout le cœur... Oh ! mon général, si vous étiez le témoin du désespoir de vos malheureux enfants, si vous pouviez entrevoir le sort qui les attend, vous arrêteriez le cours désastreux que prend une désunion dont vous serez la principale victime… Je révère Mme Hugo. Je vous aime et vous estime. Il n’y aurait rien que je ne fisse pour vous réconcilier. Mais, encore une fois, si cela était impossible, demandez, de concert, une séparation de corps et de biens. Pourvoyez à l’entretien, à l’éducation, à l’avancement de vos trois enfants. Que des tribunaux n’aient pas à prononcer sur des accusations réciproques ! Que rien ne ternisse, mon général, la belle réputation militaire que vous vous êtes faite. Ayez confiance en moi... J’estime, mon cher général, que vos deux enfants d’ici sont mal, extrêmement mal, sous tous les rapports, dans l’endroit où ils se trouvent maintenant. Il doit entrer dans vos vues qu’en attendant le retour de Mme Hugo, vos enfants soient placés dans une bonne maison d’éducation. » — Louis Guimbaud. — Souvenirs de Pierre Foucher.
    Le général céda aux conseils de Foucher quant à la séparation de corps substituée au divorce ; quand il revint de Thionville en septembre 1814, il mit ses enfants à la pension Decotte et Cordier, avec interdiction absolue de voir leur mère. Mme Martin était chargée de pourvoir à leur entretien. Et cela dura jusqu’en septembre 1818, Mme Hugo ayant obtenu en mai un jugement prononçant la séparation de corps et lui confiant la garde de ses enfants. On se rendra compte, par la lecture des lettres à leur père, des tracasseries, des humiliations que Victor et Eugène eurent à subir pendant ces quatre années d’internat.