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Ce mardi (1er octobre).

Je viens de travailler. Je vais t’écrire pour me délasser. Cette douce occupation est la récompense de mes occupations sérieuses. C’est un bonheur dont je voudrais remplir tous les instants qui ne sont pas consacrés au bonheur de te voir. Cependant, mon Adèle, c’est à chaque fois que je t’écris une nouvelle lutte de mon cœur et de ma pensée contre l’insuffisance des paroles. Il manque toujours quelque chose à mes lettres, et ce quelque chose que je n’ai pu exprimer est pourtant ce que j’aurais le plus désiré rendre. Il me semble, Adèle, que si tu m’aimes, tu lirais avec ravissement dans mon âme ; mais, si tu m’aimes, ange bien-aimé, tu dois savoir tout ce que je veux te dire, tu dois suppléer à la faiblesse de ces mots amour, adoration, idolâtrie, pour peindre ce que j’éprouve pour toi. Il doit y avoir dans ton cœur une voix intime qui te révèle tout ce que le mien renferme d’indicible et d’inexprimable dans la tendresse qu’il t’a vouée.

Ô Adèle, quand je songe qu’il aurait pu se faire que tu ne m’aimasses pas, je frissonne comme devant un abîme. Hélas ! que serais-je devenu, grand Dieu ! si le regard de cet ange n’avait pas daigné tomber sur moi ?

Il est vrai que ma vie aurait été une dérision du ciel, car, n’est-il pas vrai, mon Adèle adorée, qu’il eût été injuste de me laisser chercher avec candeur et pureté l’âme destinée à mon âme, sans me permettre de la trouver ? Je n’ai rien fait pour ne pas te mériter ; mais aussi, qu’ai-je fait pour te mériter ? Hélas ! rien, que de t’aimer de l’amour le plus ardent, le plus chaste, le plus virginal, de te dévouer jusqu’à la mort et après la mort tout mon être, toute mon existence mortelle et immortelle. Qu’est-ce que cela, ange, auprès du bonheur de te posséder ?

Adieu, je te verrai ce soir. Aurai-je une lettre de toi ? Je t’embrasse en mari bien impatient d’être mari.

Victor.